Brave Miss World

 

L’ancien mannequin Linor Abargil a été violée sept semaines avant d’être couronnée Miss Monde, en 1998. Elle nous raconte ce qui l’a convaincue de réaliser un documentaire retraçant son histoire et l’a incitée à se mettre au service d’autres femmes.

Pensez-vous que les concours de beauté aient un impact sur la manière dont les femmes sont perçues ?

Indéniablement, ces concours perpétuent une très vieille manière de considérer les femmes : comme des objets. Ce qui ne fait qu’encourager le harcèlement dont elles sont les victimes. Il y a pourtant tant d’autres choses à faire sur cette Terre : poursuivre une carrière ou se mettre au service des autres. Mon but dans la vie n’était sûrement pas celui d’embrasser la carrière d’une reine de beauté. A cette époque, j’avais accompagné mon petit ami pour un casting d’une agence de mannequin. J’ai été retenue, pas lui. D’un concours de circonstances à l’autre, je suis devenue par la suite Miss Israël à la faveur de l’abandon d’une autre concurrente. Certains sont convaincus que gagner un tel concours est un véritable rêve. Peu se posent la question de savoir ce qu’il advient des perdantes. Il est parfois terrible de voir le nombre de jeunes prêts à devenir célèbres à tout prix.

Ce viol s’est produit il y a 15 ans, qu’est-ce qui vous a aidée à le surmonter ?

Sans ma famille, rien n’aurait été possible. Grâce à eux, j’ai repris pied, ils m’ont redonné confiance. Je n’ai jamais eu peur de demander conseil à ma mère, je savais qu’elle ne me jugerait pas et qu’elle serait toujours à mes côtés. Ce jour-là, c’est elle qui m’a dit convaincue de déposer plainte et de réaliser des analyses ADN. Et pas de me taire.

La thérapie m’a beaucoup aidée, elle aussi. Il m’a fallu trois mois pour comprendre que cette blessure ne s’effacerait pas toute seule, alors j’ai entrepris une thérapie qui a duré deux longues années. Et dans ce domaine, il est essentiel d’être en phase avec le mode de thérapie choisi : pour moi, il s’agissait avant tout de pouvoir m’exprimer. Ce cheminement fût douloureux bien sûr, et a réveillé de mauvais souvenirs. Mais il en va d’une thérapie comme d’une opération : il faut souvent enlever certains organes pour assurer la guérison.

Gagner mon procès – qui a condamné le violeur – m’a aussi beaucoup aidée. C’est essentiel pour la guérison mais aussi parce que nombreux sont les policiers qui ne prennent pas au sérieux les victimes de viols. Certains vont jusqu’à prétendre que c’est la victime qui a provoqué le violeur. Chaque procès remporté contribue à lutter contre ce type d’attitude et de perception.

Au quotidien, quelles sont vos sources d’inspiration, ce qui vous donne du courage ?

La foi (je suis juive ortodoxe), vers laquelle je me suis tournée il y a seulement six ans. Je ne me considère pourtant toujours pas comme une personne très portée sur la religion mais ma foi m’a donné ce courage et cette force d’avancer. D’une certaine manière, c’est comme si je chaussais enfin la bonne paire de lunettes, celles qui me permettrait de distinguer ce qui est réellement important dans ce monde : devenir une personne meilleure, une bonne mère, une bonne épouse… Ne pas être jugée sur ce que je n’ai pas fait : c’est l’apparence intérieure qui compte et non l’aspect extérieur.

Comment l’idée de Brave Miss World vous est-elle venue et que représente ce film à vos yeux ?

L’un de mes meilleurs amis, Motty Reif, m’avait demandé il y a 12 ans de réaliser un film narrant cette histoire mais, à l’époque, il était encore trop tôt. Quand il me l’a demandé à nouveau, cette fois-ci, j’ai pensé que le moment était venu. Nous nous sommes alors tournés vers Cecilia Peck et la productrice Inbal Lessner pour leur demander de se joindre au projet. Si j’avais su à quel point cela allait être difficile, je pense que je ne l’aurais jamais fait. Rencontrer et écouter les victimes de viol raconter leur douloureuse histoire fut pour moi une véritable épreuve. Mais j’ai réalisé à quel point se confier les aidait à se reconstruire – en un sens, c’était comme si j’avais ce devoir de les accompagner, de la même manière que ma propre famille m’avait soutenue elle aussi. Et j’ai découvert que tout le monde est concerné par le sujet, quel que soit le pays, la culture ou le contexte.

Le film est diffusé de manière inhabituelle, pourquoi ?

Absolument. Nous avons commencé par le projeter dans des festivals à travers le monde, puis, petit à petit, nous avons reçu des demandes de la part des écoles et des universités. La projection est suivie d’un débat ou d’une interview, comme ce sera le cas en Inde  où je me rends prochainement et où je m’entretiendrai sur scène avec un journaliste de CNN. Le public doit passer par une sorte de processus d’apprentissage. Il ne s’agit pas de réparer les torts mais d’exposer la réalité des faits. Le film n’a pas vocation à montrer ce qu’il faut faire, mais illustre ce qu’est la réalité. Nous souhaitons que les gens le regardent puis en tirent ensuite des enseignements.  Le film a été projeté récemment dans certaines salles de cinéma aux Etats-Unis, où il a reçu un accueil très positif. Nous sommes d’ailleurs sur le point d’annoncer un accord pour sa distribution sur le petit écran au niveau mondial.

C’est la Journée Internationale des Droits de la Femme le 8 mars. Pensez-vous que la situation des femmes se soit améliorée depuis quinze ans ?

Malheureusement non. Je ne le crois pas. Je pense qu’à certains égards, elle a même empiré. Les violences infligées aux femmes se sont même accrues. Je ne saurais pas exactement dire pourquoi… Peut-être, paradoxalement, parce que les femmes luttent pour leurs droits et qu’un grand nombre d’hommes ne le voient pas d’un bon œil.  La violence est plus présente de manière générale.  Pourquoi ? Les gens passent d’avantage de temps devant leur ordinateur, sans doute devraient-ils plus se parler. Il y a moins de repas pris en famille par exemple. Tous ces aspects peuvent générer un manque de communication et des frustrations.

Qu’est-ce qui à votre avis est le plus utile pour lutter contre les violences faites aux femmes ?

Libérer la parole : si davantage de femmes osaient dire ce qu’elles ont vécu, cela aiderait beaucoup. Dans le cas contraire, le violeur – père, oncle, ami parfois – se sent libre de continuer. Les femmes doivent être encouragées à parler, à leurs collègues de travail par exemple, et apprendre à ne pas culpabiliser. J’ai rencontré une jeune fille qui avait été violée à maintes reprises par son père dès l’âge de trois ans et ce jusqu’à ses seize ans. « Mais vous savez je n’étais pas assez humble », m’a-t-elle expliqué.  Cet aveu m’a profondément choquée et je lui ai répondu : « Qu’entendez-vous par là ? Pas assez humble ? À trois, quatre, six ou sept ans ?!».

Quelles sont vos projets pour l’avenir ?

Chaque fois que je planifie quelque chose, Dieu se moque de moi. Pour le moment, je suis plus qu’occupée. J’ai trois enfants de moins de deux ans, dont des jumeaux, alors je vis au rythme des couches. Mais en parallèle, je m’attache à montrer le film dans le monde entier et, à ce titre, j’ai à cœur de parcourir le plus grand nombre de pays possible afin de toucher le cœur des gens. Je veux aider les femmes autant que je peux.

J’exerce également comme avocate en droit criminel et j’aimerais continuer à aider d’autres femmes. Je tiens aussi à être une bonne mère, j’espère pouvoir tout concilier sans négliger personne. Et j’aimerais en profiter, ce qui est  le cas aujourd’hui.


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A l'occasion de la Journée Internationale de la Femme 2014, la Fondation Kering soutient "Brave Miss World".

Pour plus d'informations : http://www.bravemissworld.com/