Le rapport Celluloid Ceiling par Martha M. Lauzen, Center for the Study of Women in Television and Film, San Diego State University

Cinéma : briser le plafond de verre

Une étude américaine mesure le chemin à parcourir

Le pourcentage de femmes qui travaillent sur les plus gros succès du box-office est inférieur à ce qu’il était 19 ans plus tôt. Lorsque nous visionnons un film, il a donc de grandes chances de présenter une vision du monde centrée sur les hommes. Telles sont les conclusions du rapport Celluloid Ceiling : un retour aux heures sombres de 1998, selon Martha Lauzen, directrice du plus ancien groupe de recherche sur la place des femmes dans les médias.

Le rapport Celluloid Ceiling par Martha M. Lauzen, Center for the Study of Women in Television and Film, San Diego State University

« Se confronter au regard d’un homme sur le monde n’est pas une mauvaise chose en soi, mais quand le ratio est à ce point biaisé, c’est notre compréhension du monde qui s’en voit restreinte », déplore Martha M. Lauzen, directrice exécutive du centre d’étude de la représentation des femmes à la télévision et au cinéma (Center for the Study of Women in Television and Film), et professeure en télévision, cinéma et nouveaux médias à la San Diego State University.

Et Martha M. Lauzen sait de quoi elle parle : elle est l’auteure de Celluloid Ceiling: Behind-the-Scenes Employment of Women on the Top 100, 250, and 500 Films of 2016. « Le dernier rapport fait état de plusieurs pourcentages alarmants : la part des réalisatrices a chuté de 9 % en 2015 à 7 % en 2016. Dans l’ensemble, le pourcentage de femmes qui travaillent sur les 250 plus gros succès américains est inférieur à ce qu’il était en 1998. Concrètement, au cinéma ou devant un film en streaming, dans plus de 9 cas sur 10, c’est une vision masculine des événements qui nous est proposée. »

Le poste de réalisateur est clé car il a un impact sur toute la chaîne de production. « Le pourcentage de femmes à ce poste est crucial : lorsque l’équipe de réalisation d’un film compte au moins une femme, le pourcentage de femmes aux autres postes techniques – scénaristes, monteuses, cheffes opératrices, compositrices, etc. – s’en trouve considérablement augmenté. »

Des disparités tenaces

Au cinéma ou devant un film en streaming, dans plus de 9 cas sur 10, c’est une vision masculine des événements qui nous est proposée.

Les statistiques révèlent ainsi que, sur les films réalisés par des hommes, les femmes ne représentent que 9 % des scénaristes, 17 % des monteurs et 6 % des chefs opérateurs. Mais sur les films dirigés par des femmes, elles occupent une part beaucoup plus élevée des postes techniques : 64 % des scénaristes, 43 % des monteurs et 16 % des chefs opérateurs.

Chefs opérateurs et réalisateurs étant probablement « les postes techniques clés les plus assimilés à des hommes, il n’est pas anodin que les femmes soient les plus sous-représentées dans ces fonctions. »

Traditionnellement, l’étude dénombrait les effectifs féminins des 250 plus gros succès du cinéma américain, à l’exclusion des films étrangers et des rééditions. Cette année, elle s’est également penchée sur les 100 et 500 plus gros succès de 2016. Martha M. Lauzen a ainsi constaté que les femmes représentent seulement 17 % de l’ensemble des réalisateurs, scénaristes, producteurs, monteurs et chefs opérateurs des 250 premiers films au box-office. « Soit le même pourcentage que celui observé en 1998 », s’indigne-t-elle.

No woman, no cry

Comment expliquer une telle disparité à notre époque ? « Dans le fond, ceux qui détiennent le pouvoir dans l’industrie du cinéma ne considèrent pas le sous-emploi des femmes et leur sous-représentation comme un problème. Il n’y a pas de volonté réelle de faire bouger les choses. Récemment, pour répondre à la publicité négative en matière de diversité, studios et autres sociétés ont introduit des programmes à petite échelle pour réduire les disparités constatées entre les sexes. Si ces programmes partent d’une bonne intention et profitent à quelques-uns, ils échouent à s’attaquer réellement au problème. »

Le rapport Celluloid Ceiling par Martha M. Lauzen, Center for the Study of Women in Television and Film, San Diego State University

Après la marche sur Washington, faudra-t-il que les femmes marchent sur Hollywood ? « Le sous-emploi des femmes est un problème sectoriel qui appelle une réponse sectorielle. Espérons que l’actuelle enquête de l’EEOC [Equal Employment Opportunity Commission ou Commission sur l’égalité d’accès à l’emploi], qui s’intéresse aux éventuelles pratiques de recrutement discriminantes des réalisateurs, débouchera sur des solutions réelles », poursuit Martha M. Lauzen, faisant référence à une enquête menée par la Commission et sollicitée par des militantes comme Rachel Feldman, de la Directors Guild of America.

Pour promouvoir le changement, la directrice de l’étude n’est pas en reste. Chaque année, le Centre produit cinq à six études d’envergure, même si Celluloid Ceiling reste la plus exhaustive. Pour le rapport de cette année, elle a étudié la place faite à 3 212 femmes sur les films ayant enregistré les plus grosses recettes.

Les statistiques sont là encore édifiant : 92 % des longs-métrages n’ont pas été réalisés par des femmes, 77 % n’ont pas de femmes scénaristes, 58 % pas de productrices exécutives, 34 % pas de productrices tout court, 79 % pas de monteuses et 96 % pas de cheffes opératrices. Et un tiers - oui, un tiers ! - soit 35 % des films, n’avaient aucune femme ou seulement une femme à l’un de ces postes.

Le rapport Celluloid Ceiling par Martha M. Lauzen, Center for the Study of Women in Television and Film, San Diego State University

Inégalités entre les sexes

Plus alarmant encore, sur les 250 premiers films, seuls 2 % employaient dix femmes ou plus, mais les trois quarts de ces productions employaient dix hommes ou plus.

Quelques chiffres se sont néanmoins améliorés en 2016. Les femmes scénaristes sont 2 % plus nombreuses qu’en 2015, même si leur nombre demeure identique à celui constaté en 1998. Et que 77 % des 250 premiers films au box-office n’avaient toujours aucune femme scénariste à leur générique.

« Compte tenu de l’enquête actuelle de l’EEOC et de l’attention portée à la diversité depuis quelques années, il est finalement étonnant que le pourcentage de femmes qui occupent des postes techniques importants ait ainsi décliné », souligne-t-elle.

On comprend mieux qu’aucune réalisatrice n’ait été nommée aux Oscars cette année !