Comment les filatures italiennes conjuguent progrès environnemental et économies

Clean by design

Conjuguer progrès environnemental et économies

Conçu initialement pour réduire la consommation d’eau et d’énergie, le programme Clean by Design de Kering s’est aussi rapidement révélé être source d’économies pour les entreprises textiles de l’industrie du luxe. Le groupe Kering est ses fournisseurs espèrent que cet atout - et d’autres, comme la transparence et une collaboration plus étroite sur l’ensemble de la chaîne logistique- encourageront d’autres acteurs à rejoindre le programme.

Ville industrielle prospère du nord de l’Italie, Novara se distingue avant tout par sa basilique baroque, San Gaudenzio : haute comme la grande pyramide de Gizeh, son époustouflante coupole domine la campagne environnante, surplombée par une sublime statue du Christ rédempteur. Bien plus bas, au cœur de la ville, un restaurant très moderne sert une cuisine à base de poisson frais et de légumes. Son originalité réside dans le jardin luxuriant – son propre jardin – qui l’entoure.

Sa devise, « The place to be », en fait le lieu idéal pour marquer la fin de la première phase du projet Clean by Design. Développé à l’origine par le Natural Resources Defense Council (NRDC), la plus grande organisation américaine de défense de l’environnement, celui-ci a été suivi ces deux dernières années par 24 des principaux fournisseurs textiles des marques de Kering, dans l’optique d’améliorer l’efficience des ressources naturelles utilisées et de réduire l’impact environnemental du Groupe. Les mesures mises en place ont l’avantage de représenter pour la plupart des coûts modestes pour un retour sur investissement très intéressant à court terme.

A l’issue d’une phase pilote en collaboration avec la maison Stella McCartney, le programme complet a été lancé en 2014 auprès de 24 fournisseurs textiles du Groupe, situés principalement dans la région de Novara et autour du lac de Côme. Spécialisés dans la teinture, l’impression, le tissage ou le filage, les fournisseurs sélectionnés représentent un échantillon représentatif de la chaîne d’approvisionnement de Kering, et plus généralement de l’industrie textile de luxe en Italie.

Une analyse en profondeur

Chaque fournisseur a bénéficié d’un audit de sonutilisation des ressources naturelles, qui a permis d’élaborer ensuite un plan d’action adapté à chacun. Le calendrier de mesures doit être complété d’ici à la fin de l’année 2017, mais les progrès générés par Clean by Design en 2016 ont été tellement significatifs que Kering a décidé de publier les résultats dès cette année. Pour l’heure, les participants ont considérablement réduit leur consommation de gaz et d’électricité. D’autres opportunités de réduire la consommation d’eau et de passer aux énergies renouvelables ont également été identifiées, avec à la clé de potentielles économies financières.

Travailler en tenant compte de leur impact sur l’environnement n’était pas nécessairement une nouveauté pour les fournisseurs, mais il semble que le programme ait stimulé nombre d’entre eux et facilité l’avancée des actions lancées. Le propriétaire d’une entreprise de teinture et de filage pour l’acétate, la viscose et la soie, qui avait déjà installé des panneaux solaires, explique par exemple : « Nous ne sommes pas partis de zéro, mais là il fallait dédier une personne sur ce projet. Kering nous a aidés à le mettre en œuvre d’une manière respectueuse, pour offrir une perspective différente, et nous avons travaillé de concert. » Cette filature a choisi de changer en partie ses appareils de teinture, pour « moins de consommation d’eau, moins de gaspillage de colorants et moins de pollution de l’air ».

Pourquoi ? « Le textile italien se doit d’avoir un niveau de qualité irréprochable, ce qui implique d’être aussi le plus durable possible. » La notion d’avantage compétitif est également prise en compte : même si ses autres clients sont pour l’heure moins soucieux des références de leurs fournisseurs en termes de développement durable, « l’entreprise a une longueur d’avance. »

La simplicité à l’œuvre

Pour Claire Bergkamp, responsable du développement durable et du commerce équitable de Stella McCartney - qui effectue à l’heure actuelle des achats auprès de 12 de ces 24 fournisseurs - le premier avantage de Clean by Design est « sa simplicité : facile à expliquer et très efficace. Les fournisseurs peuvent traduire les économies d’eau et d’énergie en gains financiers. Il s’agit d’un programme qui allie bénéfices économiques et environnementaux. »

Clean by Design représente jusqu’ici 2,2 millions d’euros d’investissements, pour un gain annuel de 940 000 euros, et un retour sur investissement moyen de 2,5 ans. Les fournisseurs participants ont également réalisé d’autres investissements significatifs dans leurs machines au cours du projet, principalement dans le but d’augmenter la production et de remplacer les équipements vieillissants. A ce titre, les 6,7 millions d’euros d’investissements supplémentaires ont permis d’atteindre un total de 1,1 million d’euros d’économies.

Quant aux émissions de gaz à effet de serre, elles ont été réduites dans chaque entreprise, en moyenne de 11,5 %, pour une réduction espérée de 19 % d’ici à la fin de l’année.

Claire Bergkamp met en avant une sorte de classement des meilleurs rapports coût/avantage. L’isolation des tuyaux constitue ainsi un « gain facile », tandis que le remplacement des éclairages existants par des lampes LED s’avère plus onéreux. L’utilisation de compteurs divisionnaires, à savoir la mesure de la consommation énergétique située à un ou deux niveaux de détail en dessous du niveau général, reste relativement coûteuse mais entraîne souvent des économies élevées quand elle contribue à identifier les fuites – un problème tenace.

L’installation de panneaux solaires est elle aussi onéreuse, précise le propriétaire d’une entreprise de 60 employés, pour un retour sur investissement de 4 ans en général. À comparer avec un retour de 2,5 ans seulement pour les LED, l’action mise en œuvre par le plus grand nombre de participants. L’isolation thermique par l’extérieur du bâtiment est la dépense la plus onéreuse, pour un retour sur investissement de 10 ans, mais l’entreprise peut ensuite se targuer de « zéro émission – certifiée – sur l’ensemble du site ! »

La LED montre l’exemple

Pour une filature de soie de 50 salariés, le fils du propriétaire explique que l’investissement dans des lampes LED s’est élevé à environ 100 000 euros, pour un retour sur investissement de trois ans. Un nouveau

système de chauffage, qui remplace le fioul par la biomasse, a coûté environ 250 000 euros. Mais cela correspond « au prix d’un métier à tisser » et la biomasse coûte environ la moitié du fioul, même si notre interlocuteur craignait que le gouvernement ne cherche à augmenter la fiscalité sur ce type de combustible.

Pour son entreprise, le financement n’a pas posé problème : « nous avons de l’argent. » Son plus grand défi a plutôt porté sur la mise en œuvre : trouver un manager prêt à consacrer trois à quatre heures par semaine au suivi du projet. En revanche, la prise de décision a été relativement simple : elle est venue de son père, aussi le « processus a-t-il été plutôt rapide. »

À ses yeux, l’atout majeur de Clean by Design est l’opportunité de rejoindre un projet d’envergure. « Nous sommes une petite entreprise et nous n’avons pas beaucoup de temps. » S’il est bienvenu d’engager des actions plus respectueuses de l’environnement, « réduire nos coûts a été le premier facteur motivant, et c’était l’occasion d’améliorer le système dans son ensemble. »

Pour Rossella Ravagli, responsable de la RSE de Gucci, la valeur ajoutée du programme réside dans le fait que « nous avons pu renforcer les échanges avec nos fournisseurs sur le sujet et contribuer ainsi à accroitre leur engagement en faveur du développement durable. Ce projet mené au côté de Gucci a donné lieu à de fructueuses collaborations qui ont ensuite trouvé leur écho au sein de leurs propres activités ». Le programme « a permis une réduction de l’empreinte environnementale conjuguée à de solides économies. »

Une priorité de 2017 sera la mise en œuvre d’actions liées à l’efficacité énergétique, telles que la production autonome, des centrales de cogénération et le sous-comptage. Ce dernier aspect permet une meilleure maîtrise de la consommation d’énergie. Le groupe Kering espère que le partage des résultats incitera d’autres fournisseurs et d’autres secteurs à rejoindre le programme pour bâtir un avenir plus respectueux de l’environnement, plus efficient et plus compétitif pour le secteur textile italien de demain.

Parallèlement, Kering est la première entreprise à s’être lancée elle-même dans Clean by Design, et la première à déployer le programme en Italie, explique NRDC. Et un autre fournisseur de conclure : « Nous sommes les premiers mais tout le monde devrait nous emboîter le pas. »