La réalisatrice Leah Meyerhoff parle de ses films I Believe in Unicorns et Film Fatales

Films Fatals

Rencontre avec la réalisatrice Leah Meyerhoff

Dans son récit initiatique, I Believe in Unicorns, Leah Meyerhoff a su trouvé le juste équilibre entre réalisme fantastique et délicate authenticité. La réalisatrice s’est confiée à K, sur son film mais aussi sur la manière dont le lancement de son collectif de réalisatrices pourrait bouleverser une industrie dominée par les hommes.

Scénariste et réalisatrice de I Believe in Unicorns, Leah Meyerhoff fait figure d’oiseau rare. Elle appartient au cercle très privé des femmes de l’industrie du cinéma ayant réalisé au moins un long métrage ou film documentaire.

Leah Meyerhoff

Bien que relativement nouvelle dans le monde du cinéma, elle a déjà à son actif un nombre impressionnant de récompenses obtenues pour ses films, dont une sélection aux Student Academy Awards et aux Gotham Awards, et a récemment reçu le prix Adrienne Shelly pour la réalisation. Elle a en outre fondé un collectif baptisé « Film Fatales » afin d’encourager un plus grand nombre de femmes à devenir réalisatrices. Créé de manière informelle au cours d’un dîner dans son appartement de New York, ce groupe a très vite fait des petits à Los Angeles, Austin, la Nouvelle-Orléans, Détroit, Londres, Toronto, São Paulo ou encore Sydney.

L’enthousiasme de Leah Meyerhoff est contagieux, lorsqu’elle se plait à évoquer ce que le cinéma pourrait devenir entre les mains d’un nombre croissant de femmes réalisatrices, scénaristes et caméramans. N’ayant jamais vu dans sa jeunesse de long métrage donnant une interprétation réaliste de l’intériorité d’une adolescente, elle a mis toute sa détermination dans ce projet. Le résultat, elle l’a baptisé I Believe in Unicorns, récit évocateur du passage d’une jeune fille à l’âge adulte.

L’héroïne du film, Davina, est une adolescente de 16 ans qui, comme Leah Meyerhoff dans la vraie vie, s’occupe seule de sa mère atteinte d’une sclérose en plaques (jouée par la propre mère infirme de la scénariste). Jeune fille à l’indépendance farouche et à l’imagination fertile, Davina échappe aux affres de l’adolescence et aux responsabilités envers sa mère en se plongeant dans un monde imaginaire et en se lançant sur les routes avec un prince charmant des temps modernes, dont l’allure de rebelle et la belle gueule compensent la pauvre berline rouge qui lui tient lieu de cheval blanc.

Pouvez-vous nous raconter la première fois que vous avez tenu une caméra ?

J’étais encore une enfant. Je faisais des petits films en Super 8. J’avais aussi un vieux Polaroid. J’invitais mes copains et je les déguisais. Je faisais ce que font beaucoup d’enfants, je jouais à faire semblant, sauf que je le faisais une caméra à la main. C’est en étudiant la sémiotique des arts à l’université Brown que j’ai décidé de devenir réalisatrice.

Y-a-t-il des films qui vont ont marquée lorsque vous étiez plus jeune ?

À San Francisco, là où j’ai grandi, j’allais voir des films au Castro Theatre. Boys Don't Cry a eu une grande influence sur moi, au même titre que certaines œuvres qui ont marqué les débuts d’Allison Anders et que Sweetie de Jane Campion. Il y avait aussi beaucoup de films européens que j’adorais. J’avais le sentiment qu’il fallait les débusquer. Ce n’est pas qu’il n’y avait pas de film sur les femmes, mais leur nombre n’atteignait pas les 50 % des productions, et cela n’est toujours pas le cas.

Ma principale motivation pour devenir réalisatrice : raconter davantage d’histoires qui soient le reflet de ma réalité et de ma vision du monde.

En quoi cette expérience a-t-elle influencé votre décision de devenir réalisatrice ?

Je pense que les médias, comme vous le savez sûrement, contribuent énormément à façonner notre culture et à définir les rôles. Quand j’étais jeune - et je dirais que c’est encore vrai aujourd’hui - il n’y avait pas assez de représentations de personnages féminins empreints de réalisme à l’écran, c’est-à-dire qui ne soient pas le stéréotype de la petite copine ou de la mère. Ce fut longtemps le cas. Ma principale motivation pour devenir réalisatrice était finalement celle-ci : raconter davantage d’histoires qui soient le reflet de ma réalité et de ma vision du monde.

Mon premier long métrage, I Believe in Unicorns, est l’incarnation de ce désir : donner corps à des histoires sur un mode inédit. Dans le fond, j’ai fait le genre de films que j’aurais aimé voir lorsque j’étais adolescente.

En quoi vous distinguez-vous des autres réalisateurs qui ont fait des films sur le passage à l’âge adulte ?

À mon sens, il était important de faire jouer une vraie adolescente, pas une fille de 25 ans qui fait semblant d’en avoir 16, comme c’est le cas dans d’autres productions. Pour mon film, j’ai trouvé quelqu’un d’exceptionnel, Natalia Dyer, une jeune lycéenne de 15 ans. Nous avons littéralement façonné le personnage ensemble. J’ai alimenté le scénario avec des éléments de ma propre adolescence et elle, de son côté, a apporté une partie de son expérience.

La réalisatrice Leah Meyerhoff parle de ses films I Believe in Unicorns et Film Fatales

Cela a indéniablement ajouté une touche de vérité et d’authenticité au personnage et à son univers. En mettant à nu des bouts de ma propre existence, je pense que je lui ai permis d’être plus vulnérable en tant qu’actrice, et de vraiment faire preuve de courage dans les scènes difficiles. I Believe in Unicorns contient des scènes de sexe, des scènes d’émotion. C’est un rôle extrêmement difficile et il s’agissait de notre premier film à toutes les deux. Cela étant, il n’est pas totalement réaliste. Y cohabitent des effets d’animation et aussi… une licorne.

Le fait d’avoir réalisé I Believe in Unicorns a-t-il influencé l’image que vous avez de vous ?

Si vous m’aviez demandé il y a cinq ans si je me reconnaissais en tant que réalisatrice, je vous aurais peut-être répondu que non. Je n’aimais pas être cataloguée, ça me semblait réducteur.

J’ai totalement changé d’avis à ce sujet. Je pense que j’ai besoin de me reconnaître en tant que réalisatrice parce que nous n’avons pas encore suffisamment de place dans la société pour nous permettre de ne pas le faire. Notre civilisation n’a pas encore dépassé la question du genre, des races, etc., c’est pourquoi cette projection est importante.

Je me considère comme une artiste et une activiste, comme quelqu’un qui aspire à voir de ses yeux de plus en plus de femmes réaliser des films. Le changement ne se fera pas tout seul. Je pense que c’est à nous en tant qu’artistes et réalisatrices de créer ce type d’œuvres et de nous efforcer, ensemble, de bousculer les idées reçues.

C’est dans cet esprit que j’ai créé l’année dernière un collectif baptisé Film Fatales.

En quoi, justement, Film Fatales peut-t-il faire avancer la cause des femmes ?

Si Film Fatales a connu une croissance aussi exponentielle, c’est parce qu’il répondait à un réel besoin de la part des réalisatrices de se doter d’une communauté, d’un porte-voix, d’avoir un endroit où échanger, formuler des recommandations, se conseiller et collaborer.

Nous organisons une dizaine de réunions par mois dans chacune des villes. Ces rencontres ont lieu à chaque fois chez une réalisatrice différente et rassemblent généralement une vingtaine de femmes, qui viennent évoquer leurs projets. L’hôte de la réunion choisit un sujet de discussion, auquel l’ensemble du groupe participe. À la fin, chacune fait part de ses besoins : « Il me faut un cameraman, un monteur, un co-auteur ou autre. »

Plus que tout autre chose, les réalisatrices ont surtout besoin de financements. Donc en définitive, la réponse devra être institutionnelle.

Si le film de l’une d’entre nous sort en salles, le reste du groupe ira voir le film le week-end de sa sortie et aidera à vendre les places. Nous faisons aussi tout un travail de promotion en ligne. L’union fait vraiment la force.

Que faudra-t-il également à vos yeux pour faire progresser la diversité dans le monde du cinéma ?

Je suis convaincue que pour changer les choses, il faut vraiment une approche à deux niveaux.

D’un point de vue social, le monde du cinéma demeure très masculin, si bien que les producteurs ont peur d’investir dans des projets réalisés par des personnes qui selon eux n’ont pas fait leurs preuves. Statistiquement, ceux qui ont déjà réalisé plusieurs films rentables ont beaucoup plus de chances d’être des hommes blancs hétérosexuels. C’est un cercle vicieux institutionnalisé.

Plus que tout autre chose, les réalisatrices ont surtout besoin de financements. Donc en définitive, la réponse devra être institutionnelle.

Mais pour le moment, je pense que des collectifs comme Film Fatales doivent utiliser une approche partant de la base, qui produit de véritables résultats. C’est en nous que se trouvent les meilleures ressources ! Nous sommes confrontées aux mêmes difficultés, aux mêmes opportunités. En unissant leurs forces, je pense que les réalisatrices peuvent se tirer mutuellement et collectivement vers le haut. Et c’est là une vraie source d’enthousiasme pour nous !

 

Pour aller plus loin
Leah Meyerhoof
IBelieveinunicorns
Film Fatales
Crédits photo: I Believe in Unicorns
Still04: Photo de Josephine Decker