Textiles et teintures artisanaux ; Akiko Fukai, commissaire émérite du Kyoto Costume Institute, Japan Made/GoOn, Thomas Lykke

Kyoto l’intemporelle

Le tissage japonais, entre tradition et modernité

Au Japon, la ville de Kyoto accorde une extrême importance à son artisanat. Dans l’ancienne capitale de l’archipel, où les techniques artisanales ancestrales – et durables – sont légion, les tenants de cet héritage s’efforcent de proposer des créations au goût du jour. Et il semblerait que la tradition ait encore de beaux jours devant elle.

Déambuler dans les jardins et les temples de Kyoto rappelle combien la ville est elle-même une immense œuvre d’art, tant la vision des artisans qui ont construit ces bâtiments éthérés, et celle des artistes paysagers qui en entretiennent les espaces verts, touche au sublime. Inlassablement, ces derniers ratissent le sable en boucles ornementales à l’attention des fidèles des différents temples, parmi lesquels celui du Shoren-In, datant du XIIIe siècle.

Textiles et teintures artisanaux ; Akiko Fukai, commissaire émérite du Kyoto Costume Institute, Japan Made/GoOn, Thomas Lykke

Hors de l’agitation touristique, l’artisanat qui a forgé l’identité de la ville demeure vivant dans d’autres disciplines. Kyoto est réputée pour son expertise en matière de textile et de teinture, de broderie, et nombre d’autres talents associés à l’une de ses principales exportations, le kimono.

La plupart des entreprises du secteur existent en outre depuis des siècles et restent fidèles aux méthodes ancestrales. « Pendant plus de 1 000 ans, Kyoto a été la capitale du Japon », rappelle Akiko Fukai, commissaire émérite du Kyoto Costume Institute, premier musée du pays dans ce domaine.

« Puis la ville est devenue la capitale du kimono et, a fortiori, de la mode japonaise. Elle était non seulement l’endroit le plus à la mode mais s’est aussi muée en centre de production textile. Nombre d’artisans s’y sont réunis car la fabrication de kimonos requiert des techniques très précises, notamment en matière de tissage, d’impression et de broderie. »

Chez Chiso, maison fondée en 1550, ce qui en fait le plus ancien fabricant de kimonos du Japon, il n’est pas rare pour un ouvrier de passer trois mois à peindre à la main un panneau de kimono. Et les archives regorgent de dessins à la main, pour certains vieux de plusieurs siècles, et parfois mis à jour par ordinateur – un phénomène qui reste relativement nouveau.

Des collaborations stars

Chiso travaille souvent avec Takahashi Toku, peut-être le plus célèbre atelier de teinture de la ville, qui a déjà consacré une décennie à parfaire une teinte, mêlant des nuances végétales et d’indigo pour répondre à une commande faramineuse. L’entreprise a ouvert récemment une boutique qui vend des kimonos modernes et des tissus au mètre – une nouveauté dans l’univers du kimono – et collabore avec des créateurs contemporains comme Yohji Yamamoto. Le fabricant a ouvert une enseigne d’artisanat et de textile ainsi qu’un salon de thé traditionnel à l’intérieur de son atelier, et invite ainsi les visiteurs à découvrir son travail et à acheter les produits locaux.

Textiles et teintures artisanaux ; Akiko Fukai, commissaire émérite du Kyoto Costume Institute, Japan Made/GoOn, Thomas Lykke

Les tisserands Hosoo ont quant à eux débuté en 1688. L’entreprise s’est récemment développée à l’international, ce que peu d’autres ont réussi à faire, même si tous s’adaptent au monde moderne. La marque collabore avec des talents comme le créateur des chaussures de Lady Gaga, Masaya Kushino, qui est basé à Kyoto, l’artiste de rap devenue créateur Ambush, ainsi que la marque japonaise de vêtements pour hommes Mihara Yasuhiro.

Hosoo est également en contact avec le marché du luxe international, et fournit des tissus aux marques de mode et de textile. Elle compte notamment parmi ses clients les hôtels Four Seasons et Ritz Carlton, la marque Comme des Garçons, le maroquinier Tumi et la marque d’optique Oliver Peoples (ainsi que d’autres maisons de mode pour le tissu d’ameublement).

Hosoo s’est impliquée dans deux initiatives d’envergure destinées à soutenir les artisans et à exporter leurs produits. Japan Handmade (GoOn) regroupe principalement des artisans Kyotoïtes tandis que TangoTango travaille avec les artisans de tout l’archipel. Lors du Salone del Mobile de Milan l’année dernière, le label a présenté un programme de mobilier et de créations.

Textiles et teintures artisanaux ; Akiko Fukai, commissaire émérite du Kyoto Costume Institute, Japan Made/GoOn, Thomas Lykke

Savoir faire preuve d’astuce

Épaulée par l’entreprise de design danoise OeO Studio, Japan Handmade soutient six artisans de Kyoto dont les œuvres sont désormais vendues chez Hosoo, dans leurs propres ateliers et à l’international dans des enseignes sélectionnées.
« Japan Handmade constitue un bon exemple de soutien au secteur artisanal », se réjouit Thomas Lykke, partenaire fondateur d’OeO et designer. Il est également directeur créatif de Japan Handmade et conseille Hosoo sur son expansion internationale.

« Kyoto n’est pas la seule ville à déplorer un déclin de son artisanat, le phénomène est global », regrette-t-il. « Il est indispensable de repenser et revitaliser le secteur, de lui donner de nouvelles raisons d’être. Le meilleur moyen de garder les choses bien vivantes est de leur conserver leur pertinence, de se montrer créatif, sans compromis, et de faire preuve de souplesse. »

Il y a sept ans, nous avons commencé à cibler le marché du luxe international, tant pour l’ameublement que pour la mode.

Japan Handmade compte parmi ses membres Hosoo, Kohchosai Kosuga, qui travaille à partir du bambou haut de gamme, et Kaanami Tsuji, fabricant d’une maille métallique (une technique dont on pense qu’elle est vieille de plus de mille ans) utilisée pour les ustensiles de cuisine. « Japan Handmade rencontre le succès à l’international et au Japon, où ses membres sont devenus à la fois de vraies célébrités mais aussi des exemples à suivre pour toute une nouvelle génération d’artisans », renchérit Thomas Lykke.

Et de fait, les œuvres font désormais partie de la collection permanente du Victoria and Albert Museum de Londres, mais aussi de celle du Cooper Hewitt, Smithsonian aux États-Unis, et du musée du design du Danemark.

Douzième génération porteuse du nom Hosoo, Masataka Hosoo dirige la marque à l’heure actuelle. Vêtu d’un costume griffé produit à partir de matières créées ici et agencées par Yasuhiro, il nous présente d’anciennes machines à tisser.

Une belle vitalité

« Pour le marché japonais, nous fournissons des kimonos et des obis (ceintures) créés par des artisans chevronnés, dont certains sont de véritables trésors vivants pour le Japon. Il y a sept ans, nous avons commencé à cibler le marché du luxe international, tant pour l’ameublement que pour la mode, avec les nouveaux textiles développés à base de techniques locales. »

Textiles et teintures artisanaux ; Akiko Fukai, commissaire émérite du Kyoto Costume Institute, Japan Made/GoOn, Thomas Lykke

L’objectif est « de préserver et transmettre tant les compétences qui existent que les textiles savamment ouvragés, dans le respect absolu de la matière, et de les proposer au marché du luxe international ».

Cette démarche est essentielle. « Ces trente dernières années, le marché du kimono s’est effondré et ne représente plus que 10 pour cent de son volume initial », constate Masataka Hosoo. « Je ne pense pas que le marché disparaitra entièrement. Néanmoins, afin de lui assurer un avenir sur le prochain siècle ou deux, nous devons continuer d’évoluer. »

Pendant ce temps, dans l’atelier Takahashi Toku, le processus de teinture manuelle des soies de kimono se fait dans le respect de techniques vieilles de plusieurs centaines d’années. Dans un étroit couloir, des brosses en crin de cerf servent à peindre à la main un pan de tissu suspendu à plat et recouvert en 20 minutes, dans un endroit tempéré, afin de garantir une couleur parfaitement uniforme. Ailleurs, des femmes plongent les tissus dans une eau maintenue à une certaine température afin de retenir la couleur.

Une image qui ne ternit pas

Tous les procédés sont naturels. Takahashi Toku applique ainsi le yuzen, un processus qui remonte au XVIIe siècle et fait appel à divers applications et traitements à base de vapeur. Le tissu est brossé sous l’eau à l’aide d’outils en crin de cheval. Des vernis à base de graines de soja et d’algues sont appliqués pour le préparer à la teinture, elle aussi à base de soja. Et les éléments devant rester vierges pour accueillir un motif sont protégés par de la sciure.

Ces trente dernières années, le marché du kimono s’est effondré et ne représente plus que 10 pour cent de son volume initial.

Les motifs sont dessinés au fusain, et appliqués sur la soie à l’aide d’un extrait d’herbacée. Les zones non teintes sont recouvertes d’une mixture spéciale à base de riz gluant. Pour fixer la teinte, le tissu est chauffé à une température de 100° C dans un caisson en cyprès pendant 40 minutes environ.

« Nous sommes très inquiets à l’idée que ces traditions disparaissent », poursuit Akiko Fukai. « Mais il est très encourageant de constater que nombre de jeunes créateurs collaborent avec les ateliers traditionnels kyotoïtes. »

Récemment, l’exposition phare Future Beauty: 30 years of Japanese fashion, sur les créateurs japonais d’avant-garde au musée Barbican de Londres, présentait ainsi des pièces Issey Miyake, dont le département Homme, dit-elle, a travaillé sur des teintes avec Takahashi Toku, tandis que la nouvelle marque Matohu a collaboré avec les artisans de Tsujigahana-zome.

« Les Japonais ne portent plus de kimonos au quotidien, mais nous réussissons à préserver cet art ancestral », conclut-elle.