Forbidden Fashions: Invisible Luxuries in Early Venetian Convents par Isabella Campagnol, Murano, Lido, Venise

Les goûts de luxe des nonnes vénitiennes

Les luxes interdits de la Renaissance italienne

Il était une fois, à Venise, des nonnes qui se maquillaient et portaient de la fourrure, juchées sur des talons hauts. L’historienne Isabella Campagnol a fouillé les archives de la ville. Et dans son ouvrage Forbidden Fashions, elle nous révèle les codes vestimentaires qui avaient cours dans le secret des couvents de la Cité des Doges, une histoire improbable où se mêle luxe et religion.

Forbidden Fashions: Invisible Luxuries in Early Venetian Convents par Isabella Campagnol, Murano, Lido, Venise

À l’extrémité de l’île de Murano à Venise, l’ancien couvent Santa Maria degli Angeli baigne dans une atmosphère mélancolique. C’est ici qu’Isabella Campagnol a grandi et qu’elle aime revenir se promener. L’église date de 1180 environ, époque à laquelle Ginevra Gradenigo, aristocrate vénitienne forcée à prendre le voile, donna des terres pour y faire bâtir un monastère. On imagine d’ailleurs aisément son âme errant derrière les fenêtres vides.

C’est en déambulant sur le gazon qui s’étire au pied de cette façade austère qu’Isabella Campagnol s’est souvenue un jour que les mémoires de Casanova font état d’une période plus heureuse. Et même d’une tenue portée par l’une des amantes du célèbre séducteur qui vivait entre ces murs. « La conclusion de ses mémoires, Histoire de ma vie, en donne une description détaillée », nous précise-t-elle.

Entre ses écrits et les notes de bas de page, elle prend alors conscience qu’elle touche à un sujet plus vaste : les nonnes s’habillaient avec un certain sens du style. Le récit né de ses recherches, et qui rend compte de leurs luxueuses habitudes vestimentaires, est devenu un livre : Forbidden Fashions: Invisible Luxuries in Early Venetian Convents, publié en 2013 chez Texas Tech University Press, dans le cadre de la série Costume Society of America.

Isabella Campagnol travaille aujourd’hui à la version italienne de son livre. Elle a finalisé l’ouvrage à l’aide de centaines de volumes d’archives poussiéreux de l’État et du clergé, qui ont complété ses propres enquêtes menées directement dans les couvents.

Les listes des réclamations qu’elle a mises au jour sont frappantes : elles détaillent la moindre entorse aux règles. « Une note de bas de page faisait ainsi mention d’une nonne dénoncée pour sa tenue extravagante », nous a récemment expliqué l’historienne, depuis sa maison sise dans une ancienne manufacture de verre de Murano. Et d’ajouter : « J’ai été intriguée ».

Forbidden Fashions: Invisible Luxuries in Early Venetian Convents par Isabella Campagnol, Murano, Lido, Venise

Jouer sur du velours

L’historienne poursuit : « Dans une petite feuille de papier pliée, une nonne dénonçait de manière anonyme certaines de ses consœurs qui portaient des manchettes en dentelle et se poudraient les cheveux, à l’instar de n’importe quelle autre aristocrate du XVIIIe siècle ».

La dentelle semble avoir été une moindre offense. « Elles portaient tant de choses, des chaussures à hauts talons et des corsets, de la poudre et des parfums, des voiles de soie terriblement transparents à la place de la lourde mousseline d’usage, des boucles d’oreilles en or et autres bijoux – et même des manteaux de velours bordés de fourrure. »

Si ce lien entre les nonnes et la mode n’a jamais été raconté auparavant, il n’était pas complètement ignoré. « Les visiteurs étrangers sont conduits aux parloirs des couvents dans le dessein de leur montrer les sœurs les plus belles. Techniquement, toute visite est interdite, à l’exception de la famille proche. Mais, notamment au XVIIIe siècle, les visites aux parloirs sont fréquentes, de même que les divertissements, à l’instar des concerts, des banquets et même des bals ! »

L’église catholique lutte vigoureusement contre ces penchants tendancieux mais « ces événements contraires aux règles se poursuivent dans de nombreux monastères jusqu’à la fin de la République sérénissime. Même le Pape en est informé et, parfois, les contrevenantes sont menacées d’excommunication, sans que cela les incite pour autant à changer de comportement. »

Des révélations

Pourquoi tolérer de tels excès ? Les patriarches reconnaissent qu’un grand nombre de femmes avaient été incarcérées contre leur volonté. « Nombre d’entre elles étaient issues de la noblesse, pour la majorité enfermée en vue d’économiser à leurs familles des dots trop nombreuses. »

Tout vêtement non prescrit étant interdit, il est difficile pour les sœurs qui veulent suivre la mode de faire fabriquer leurs tenues.

D’où ce vent de rébellion. « La tenue la plus choquante n’était sans doute pas la plus luxueuse mais bien celle considérée comme sexy. Pendant un mois d’août particulièrement chaud et humide, à la fin du XVIIe siècle, une sœur du Monastero Santa Maria dell’Orazione in Malamocco sur le Lido, a ainsi reçu un visiteur vêtue d’une chemise transparente et très légère… et rien d’autre ! »

Se met en place une culture tout entière, articulée non seulement autour du port de vêtements luxueux, mais aussi de leur fabrication et du financement. « Tout vêtement non prescrit étant interdit, il est difficile pour les sœurs qui veulent suivre la mode de faire fabriquer leurs tenues. » Celles-ci devaient payer d’autres sœurs capables de coudre, de broder ou de produire de la dentelle, fabriquer elles-mêmes leur tenue ou, plus difficile encore, en faire venir du monde extérieur. »

C’est un système tout entier qui se met en place. « Elles faisaient appel aux sœurs rattachées aux classes inférieures et entrées au couvent avec des dots moindres, dont on attendait qu’elles officient comme servantes pour les sœurs issues de la noblesse », poursuit l’auteure.

S’exercer

Les sœurs « étaient supposées porter leurs habits réglementaires, mais à l’évidence, elles entretenaient des goûts plus exotiques. Les vêtements à la mode étaient onéreux, et les règles interdisaient que l’argent de la dot soit mis à la disposition des sœurs. Celui-ci était conservé par la mère abbesse et, chaque année, en fonction des besoins, chacune recevait le tissu dont elle avait besoin pour coudre elle-même un nouvel habit religieux ou le faire fabriquer dans l’enceinte du couvent. »

Forbidden Fashions: Invisible Luxuries in Early Venetian Convents par Isabella Campagnol, Murano, Lido, Venise

Dans les faits néanmoins, la plupart des nonnes, mêmes celles issues des plus hauts rangs, travaillent pour gagner leur vie. « Elles cuisinaient et vendaient leurs confections pour les populations extérieures au monastère. Elles fabriquaient également de la dentelle qu’elles vendaient, sans doute leur activité la plus rentable. »

Impossible pour elles de compter sur un riche mari pour leur acheter des robes dispendieuses. « Avec leur travail, elles gagnaient de l’argent qui aurait dû aller à la mère abbesse mais qu’elles gardaient en cachette pour financer leurs achats. »

Au XVe siècle, on comptait environ 2 100 sœurs dans la ville, pour 30 couvents. La plupart d’entre eux fermèrent ou furent réaffectés par Napoléon après la chute de la République en 1797.

Des femmes illustres

Dans les projets à venir d’Isabella Campagnol figure aussi un ouvrage sur le luxueux mobilier utilisé par les nonnes pour agrémenter leurs cellules. Son dernier livre sorti en librairie est en revanche un guide de voyage.

« Après toutes les recherches nécessaires à l’écriture de Forbidden Fashions, j’ai écrit My Pretty Venice, avec ma sœur Beatrice. Je voulais dresser une liste de visites spécifiquement féminines à faire à Venise, avec des idées de shopping exclusives ou de spas hors des sentiers battus. J’ai voulu y présenter l’histoire des femmes dans la ville, alors j’ai ajouté des portraits de Vénitiennes illustres, des artistes de renom comme la peintre rococo Rosalba Carriera, aux créatrices de mode comme Roberta [Giuliana] di Camerino, réputée pour ses sacs à main en velours, afin d’illustrer l’empreinte laissée par ces femmes et beaucoup d’autres. »