Stella McCartney au Centre for Sustainable Fashion, Kering Talk 2016, Kering Award for Sustainable Fashion, au London College of Fashion, Frances Corner, Dilys Williams

Manifeste pour une mode durable

Stella McCartney prend la parole au London College of Fashion

On le sait bien, Stella McCartney est végétarienne et bannit depuis toujours l’utilisation du cuir et de la fourrure dans ses collections ; ce que l’on sait peut-être moins, c’est qu’elle a fait du développement durable son cheval de bataille. Pourtant, la créatrice n’entend pas rallier tout un chacun à sa cause, comme elle l’a expliqué au public invité au Kering Talk, qui a lieu chaque année dans l’enceinte du London College of Fashion. Nous y étions.

Ouvrant le Talk, Frances Corner, directrice du London College of Fashion (LCF), a déclaré : « Pour nous, le développement durable n'est pas un sujet à part : il fait partie intégrante du processus de création. »

Stella McCartney au Centre for Sustainable Fashion, Kering Talk 2016, Kering Award for Sustainable Fashion, au London College of Fashion, Frances Corner, Dilys Williams

Une philosophie qui va comme un gant à la créatrice Stella McCartney, en conversation dans l'amphithéâtre du LCF avec la journaliste environnementale de l’Observer et du Guardian Lucy Siegle. Chaussée de plateformes en matériaux recyclés et similicuir signées Stella McCartney, la journaliste a demandé à la créatrice d’où lui venait son sens inné du cool, et son secret pour le rendre compatible avec le développement durable. « Agir de manière éthique et responsable faisait partie de mon éducation », a expliqué Stella McCartney. « J’ai toujours pensé qu’il était possible de concilier style et éthique. »

Il n’empêche, elle raconte qu'elle a fait l’objet de railleries quand elle a lancé sa maison éponyme. « On m’a dit que la dimension durable allait nuire à mon chiffre d’affaires ! » Aujourd'hui, la prise de conscience du grand public sur ces sujets a progressé, notamment parce que la mode – et l'industrie textile, plus précisément – est l’un des secteurs les plus polluants

A titre d'exemple, Stella McCartney travaille depuis 2015 avec l'ONG Canopy pour s'assurer que toute la viscose et les autres matières à base de cellulose utilisées par la marque soient traçables et certifiées. Sur scène, Stella McCartney explique ainsi que 120 millions d’arbres sont abattus chaque année pour fabriquer de la viscose non durable. Sa marque a donc décidé de s’intéresser au sujet de manière plus globale. « Nous avons investi de l’amour dans notre chaîne logistique », résume-t-elle poétiquement. Et la créatrice d'évoquer un projet similaire pour la laine.

L’engagement environnemental de la marque ne se limite pas à cela. « L'une des composantes essentielles de notre philosophie est que nous refusons d’utiliser du cuir, depuis toujours, et les processus de tannage extrêmement polluants qui vont avec... ». Elle ajoute qu'un milliard d’animaux sont en effet tués pour leur peau, et que le coton - depuis sa culture jusqu'à sa teinture - est l'une des matières les plus polluantes et les plus toxiques au monde. Ainsi, Stella McCartney se dit fière d'utiliser mais aussi de recycler le polyester, celui des filets de pêche par exemple.

Mes importations aux États-Unis font l’objet de taxes 30 % plus lourdes que les produits en cuir. Cela devrait être exactement l’inverse!

Lorsque Lucy Siegle lui demande ce qui l’empêche de dormir la nuit (hormis l’élection de Donald Trump), la creéatrice répond immédiatement : « La consommation de viande, qui représente 18 % des émissions globales de gaz à effet de serre – voilà ce qui me préoccupe ». Pourtant, Stella McCartney reconnaît qu’elle « n’ambitionne pas pour autant de rendre le monde végétarien ». Elle cherche simplement à sensibiliser et à améliorer la situation, notamment par le biais de son mouvement Meat-free Monday, adopté un peu partout dans le monde. « Mes importations aux États-Unis font l’objet de taxes 30 % plus lourdes que les produits en cuir. Cela devrait être exactement l’inverse ! »

La créatrice demeure réaliste sur les répercussions de ses campagnes : « Je suis un être humain, je ne suis pas parfaite. Je ne veux pas me transformer en prédicatrice ». Elle vise plutôt la diffusion en douceur d’informations utiles, du type : « Saviez-vous que l’énergie éolienne est plus écologique ? »

Au début de sa carrière, Stella McCartney avait du mal à assumer le statut de créatrice de mode en sachant que l'industrie du textile générait autant de déchets et « que c'était un secteur plutôt rétrograde. Nous devons nous interroger sur notre manière de faire les choses. Nous avons besoin d’innovation et de technologie. » Comment se décrirait-elle aujourd’hui ? « Je ne sais pas », répond-elle. « je suis avant tout une mère, une épouse ». Mais elle n'est pas prête à abandonner la mode pour autant.

Ses préoccupations portent aujourd’hui sur la réduction de l’impact environnemental. « Dès lors que vous fabriquez quelque chose, vous générez une empreinte. Et c’est précisément cette empreinte que je souhaite réduire, par exemple en privilégiant des matériaux recyclés. » Plus globalement, la créatrice aimerait que d'autres aient cette même prise de conscience. « Je veux qu’un plus grand nombre d’entreprises fassent comme nous et utilisent des matériaux et des processus plus durables. »

Dès lors que vous fabriquez quelque chose, vous générez une empreinte. Et c’est précisément cette empreinte que je souhaite réduire.

A quel point la collection Stella McCartney printemps-été 2017 peut-elle se targuer d'être "durable" ou "responsable"? Le vestiaire féminin l’est à 53 %, et la ligne homme à 45 % « Et nous en sommes très fiers. »

Quel rôle joue le Compte de résultat environnemental (EP&L) de la marque ? « C’est un moyen pour nous de suivre notre activité », explique-t-elle. « Avec l’EP&L nous réduisons notre impact, alors même que nous sommes l’une des marques de Kering qui enregistre la croissance la plus rapide. » 

Evoquant la « fausse fourrure », Stella McCartney souligne que sa qualité s’est améliorée (même s’il semble encore difficile de lui octroyer un label officiel). « Quel besoin d’acheter de la vraie fourrure ? À quoi bon tuer tous ces animaux ? », poursuit la créatrice, tout en soulignant qu’il est intéressant pour elle de travailler sur les questions de développement durable, aux côtés de Kering.

Et pour ceux qui auraient encore des doutes sur ses motivations, elle déclare : « Le développement durable est extrêmement stimulant : c’est ce qui me fait me lever le matin. »

En tant que consommateurs, que pouvons-nous faire au quotidien? « Soyez attentifs. Questionnez les marques, les fabriquants... par exemple pourquoi cette montre n’a-t-elle coûté que 3 euros? » Et ses conseils valent aussi pour les achats de tous les jours : « lorsqu'on achète de la nourriture, on le fait avec tous ses sens »; on devrait avoir autant d'informations quand il s'agit de nos vêtements, dit-elle, plaidant en faveur d’un étiquetage plus précis de la composition des vêtements. « La mode ne saurait agir en toute impunité ! »

Quelle est la personne qui a exercé sur elle la plus grande influence ? « Mon père et ma mère. J’ai grandi dans une ferme bio, nous avions des moutons pour leur laine, mais nous ne les mangions pas. Nous les laissions vieillir. Il n’y avait pas de compromis. Cela m’a donné de la force ». Stella McCartney se dit également influencée par des documentaires comme The True Cost et des programmes comme Clean by Design. Et rappelle que consommer moins d’eau est souvent moins énergivore et permet « de faire des économies ».

La créatrice recherche en permanence de nouveaux matériaux et des processus plus durables, mais tout cela reste « secret », prévient-elle. Avant d’ajouter : « pourquoi pas du cuir de champignon, par exemple ? »

Elle fait ici référence à l’un des projets récompensés par les Kering Award for Sustainable Fashion. Sur 400 candidatures, cinq étudiants du LCF ont été sélectionnés. Les lauréats bénéficieront de bourses et d’un stage au sein des deux marques qui ont pris part au programme cette année, Stella McCartney et Brioni.

Stella McCartney au Centre for Sustainable Fashion, Kering Talk 2016, Kering Award for Sustainable Fashion, au London College of Fashion, Frances Corner, Dilys Williams

La Californienne Irene-Marie Seelig a remporté le Stella McCartney Award for Innovation avec son projet de cuir en champignon amadou. L’étudiante a testé l’esthétique et la résistance de ce cuir renouvelable, biodégradable et végétarien. « Mon projet confirme la croyance que l’innovation nait à la jonction des arts et de la science, précisément là où nous pouvons générer une empreinte positive et durable pour l’environnement », a-t-elle conclu.

Parmi les autres projets figurait la "soie pacifique" d’Agraj Jain – un projet qui laisse le ver à soie vivre et émerger de son cocon naturellement avant d’être utilisé pour produire de la matière. On trouve aussi le projet des "couleurs sans teint" d’Ana Pasalic, qui vise à économiser des volumes d’eau considérables et éviter les risques liés aux teintures synthétiques, en colorant directement le bain principal. Enfin, l'étudiante Elise Comrie a conçu une veste de soirée teinte à partir de plants de tabac issus de sources durables, tandis que Tomboly d’Iciar Bravo a imaginé un outil qui mesure et améliore l’impact social d’une entreprise, en ligne avec les objectifs des Nations Unies et ceux de Kering liés à la condition des femmes.

Au moment de clôturer la conversation, la journaliste demande à Stella McCartney si, un jour, elle s'imaginerait diriger une autre marque qui utiliserait du cuir. La réponse est sans appel : « Non, car j'ai pour habitude de rester fidèle à mes convictions. »

 

Stella McCartney au Centre for Sustainable Fashion, Kering Talk 2016, Kering Award for Sustainable Fashion, au London College of Fashion, Frances Corner, Dilys Williams