Hanna Weg, scenariste et realisatrice

Pas qu'une question de sexe...

Entretien avec Hanna Weg, scénariste du film Le Prophète

Hanna Weg se confie à K sur son expérience de scénariste et cette préoccupation qui l’habite : celle de raconter des histoires qui soient le reflet de toute l’humanité, que l’on soit homme ou femme.

Hanna Weg a sept ans. Elle se rend avec sa famille en Union soviétique. Elle y assiste à une représentation de Roméo & Juliette, au Ballet Kirov (devenu aujourd’hui Mariinsky), joyau du patrimoine russe. La petite Hanna pleure si fort pendant toute la représentation que le public, impressionné par cette petite Américaine trop sensible, lui réserve une standing ovation.

Des années après, ce souvenir est demeuré intact. Hanna Weg se rappelle très bien de l’ouvreur qui a veillé sur elle ce soir-là : loin de la considérer comme un élément perturbateur, il lui a offert des fleurs. « Quand vous voyagez en étant une enfant, s’amuse-t-elle, vous n’êtes plus rattachée à un pays en particulier. » Même aux pires heures de la Guerre froide, « vous êtes ressortissante du royaume universel de l’enfance. »

Hanna Weg, scenariste et realisatrice

C’est cet engagement envers une humanité partagée, à la fois cosmopolite et volontairement candide, qui imprègne Le Prophète, Septembers of Shiraz et The Garden of Last Days, autant de films à venir d’Hanna Weg. Et pourtant, du fait de l’incapacité de l’industrie du cinéma - qui se borne à considérer les « films de femmes » comme un sous-genre particulier – à reconnaître cette même universalité, Hanna Weg a du patienter près de vingt-cinq ans pour que ses films voient le jour.

L’enfant du destin

Hanna Weg a grandi à Los Angeles. Fille d’un universitaire et d’une dentiste, rien ne la prédestinait à embrasser une carrière artistique. La première personne à l’avoir encouragée dans cette voie fut son professeur de sciences sociales au lycée : « Il avait décidé que j’avais une voix en tant qu’auteure ». Il encourage Hanna à faire preuve  d’ambition pour la fac. Elle suit ses conseils, et intègre la prestigieuse université de Yale. Là-bas, elle emprunte néanmoins une voie toute tracée qui la mène droit vers une carrière de cadre.

Une rencontre avec le cancer en décidera autrement. « J’étais juste assez vieille pour me rendre compte de ce que ma mortalité impliquait », se souvient-elle, assise, en jean, dans sa lumineuse maison de Los Angeles. « Mais assez jeune aussi pour ne pas avoir peur. J’ai bazardé tous mes plans qui visaient à intégrer le barreau, ou je ne sais quelle autre option pépère du même genre. Après tout, la vie n’a rien d’une répétition en costume : vous n’avez droit qu’à un seul passage sur la Terre. »

C’est ainsi qu’Hanna intègre une école de cinéma, avant de revenir à Los Angeles au début des années 1990 pour y travailler comme scénariste. À bien des égards, la vie lui a souri : « Cela fait bien longtemps que je gagne ma vie en écrivant, confirme-t-elle, j’ai acheté ma maison quand j’avais 32 ans ». Les stars lisent ses scénarios et les apprécient, elle a du boulot… En somme, Hanna Weg est une auteure qui travaille. « Bien souvent à cette époque, j’étais la seule femme dans la pièce, mais je ne pense pas avoir jamais ressenti la moindre barrière. »

Le plafond de verre

Progressivement, néanmoins, Hanna commence à percevoir des obstacles « étrangement archaïques ». À mesure que sa carrière progresse, et qu’elle atteint ce stade où l’étape suivante consisterait à voir l’un de ses propres scénarios adapté, la scénariste entend de drôles de remarques de la part des agents ou de ses collègues. Le refrain lancinant qu’on ne cesse de lui répéter ? « Ah, mince, cela va être impossible de te mettre en avant sur ce projet », se souvient-elle.

La vie n’a rien d’une répétition en costume : vous n’avez droit qu’à un seul passage sur la Terre.

Hanna Weg n’est pas née de la dernière pluie, elle connait par cœur ces « situations atroces » auxquelles sont confrontées les jeunes actrices. Pour autant, il lui faudra du temps pour comprendre comment, en tant qu’auteure, le fait qu’elle soit une femme puisse avoir des répercussions négatives sur sa carrière. Ces préjugés, elle les définit comme relevant du « subconscient », de présomptions d’un autre âge sur ce que le public attend des personnages féminins notamment.

Hanna Weg se souvient ainsi d’un producteur mal à l’aise avec l’histoire d’une femme imbriquée dans un trafic de drogue : celui-ci s’inquiétait de la crédibilité, voire de l’amabilité d’un tel personnage de femme. Hanna lui expose alors le parcours de cette femme, l’univers réel dont dérive la fiction, et les options limitées dont disposent les femmes dans ce type de contexte, pour lui démontrer à quel point les choix de ces femmes peuvent être tout aussi bien racontés que ceux d’un homme placé dans la même situation. « C’est comme si cela ne lui était jamais venu à l’esprit, et je pense que malheureusement, cela n’avait jamais été le cas. »

Réécrire l’histoire

C’est lors d’une soirée en 2011 qu’Hanna Weg rencontre une femme influente à Hollywood qui lui dit tout le bien qu’elle pense de son travail. Lors de leur première discussion, l’actrice, productrice et réalisatrice Salma Hayek demande à Hanna Weg avec quels réalisateurs elle a aimé travailler. Hanna baisse soudain la voix, se remémorant son propre chagrin à l’époque : « Je lui ai dit : ‘En fait, je n’ai jamais travaillé avec aucun réalisateur. Mes scénarios n’ont jamais été réalisés’. Salma m’a répondu : ‘Mais c’est insensé’. Ce à quoi j’ai juste glissé : ‘Sans doute, mais c’est comme ça’. »

La star et la scénariste s’entendent bien et concluent un pacte. « On a topé et on s’est dit : ‘Ok, il faut que tout ça s’arrête. Maintenant’. Nous nous sommes promis que je réaliserais un film et qu’elle y tiendrait le rôle titre. »

Hanna Weg, scenariste et realisatrice

Septembers of Shiraz, tourné en 2014 en Bulgarie, a été projeté en avant-première lors du Toronto International Film Festival . Le film a été adapté par Hanna Weg et met en scène Salma Hayek, Adrien Brody, et Shohreh Aghdashloo. Il se concentre sur des vies ordinaires qui se retrouvent bouleversées par la révolution iranienne. Les personnages de Shohreh Aghdashloo et de Salma Hayek notamment sont en prise avec des tensions qui les divisent autant qu’elles les unissent – la politique, l’argent et l’appartenance sociale – tandis que le chaos règne au dehors.

Des tensions similaires sont à l’œuvre dans The Garden of Last Days, qui est en préparation, et qu’Hanna Weg a écrit, adapté là-aussi d’un roman. Le film sera sa première réalisation. Il explore sans concession à la fois les différences de croyance et de nationalité, sources de tragédies souvent violentes, et  le phénomène d’humanité partagée qui évite parfois les drames.

Recherche de scénario

Hanna Weg a hâte de s’exprimer dans la réalisation, et notamment de travailler avec de jeunes actrices dont « le regard s’illumine » quand elles apprennent que la réalisatrice a l’intention d’innover dans le traitement de certaines scènes pourtant familières – une strip-teaseuse dansant pour un client, par exemple. Hanna Weg tourne en caméra subjective afin d’explorer le rapport de force qu’une caméra « objective » échoue à retranscrire, se contentant trop souvent de tourner autour du corps de la danseuse comme s’il s’agissait uniquement d’un objet de désir.

Nous nous sommes promis que je réaliserais un film et qu’elle y tiendrait le rôle-titre.

C’est ainsi qu’Hanna Weg poursuit ce voyage long de 25 ans : elle appréhende son travail en acceptant de relever les défis et opportunités dont il est porteur. Elle est ainsi membre d’un réseau de femmes artistes qui se soutiennent et se viennent en aide mutuellement, et elle sait gré à Salma Hayek de l’avoir aidée à franchir un cap : « C’est elle qui est venue concrètement se battre à mes côtés. Elle aurait pu ne me prêter aucune attention, mais non. Quand des femmes artistes s’unissent, elles peuvent créer une puissance nouvelle. »

Ce qui n’a rien de choquant en soi : c’est ce que font les hommes blancs à Hollywood depuis bien longtemps. Hanna Weg est confiante car elle observe une nouvelle génération de femmes « plus promptes à se serrer les coudes » que sa propre génération ne l’était. Elle sait sa chance de « diriger ces jeunes femmes, pour contribuer à faire bouger les représentations. »

Un jour peut-être, l’une des récits d’Hanna Weg, aussi épiques que prenants – fera à son tour pleurer une petite fille à l’âme sensible - mais dans le bon sens. Et les applaudissements se feront à nouveau entendre.