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Portrait de l’artiste en homme anonyme

Peu de gens savent à quoi ressemble l’artiste contemporain Gully ni les autres détails de sa vie, à part le fait que cet ancien graffeur français a laissé l’art de la rue derrière lui et travaille dorénavant sur toile. Depuis, les prix de ses œuvres s’envolent aussi vite que sa célébrité. La veille de sa toute dernière exposition à Paris, K tente de percer le mystère.

Quand et comment votre amour de l’art a démarré ?

Si l’on parle du graffiti, en prenant le train pour aller au collège.

Quand avez-vous commencé à faire de l’art ?

Tout dépend de ce que l’on appelle “art”. Vu que tout évolue et que certains considèrent le graffiti vandale et d’autres, le tag comme de l’art, j’ai commencé à l’âge de 15 ans. Mais à aucun moment en tant qu’adolescent, je n’ai considéré le graffiti comme un art, ou je n’ai pris conscience que ça allait déboucher sur une carrière artistique. Pour moi ce sont vraiment deux choses différentes, c’est pourquoi je fais en sorte qu’on ne mélange pas mon passé et ce que je fais aujourd’hui. Les motivations ne sont pas du tout les mêmes, je passe d’un art calligraphique proche de la publicité à quelque chose de beaucoup plus fin, précis et sensible.

On dit que vous êtes né en 1979, avez graffé la ligne C du RER dans les années 2000, et avez changé de blaze [nom d'artiste] après la naissance de votre fils. Est-ce vrai ?

Pour mes premières toiles, je n’ai pas voulu donner ma véritable date de naissance. Dès le début j’ai voulu brouiller les pistes. Est-ce la paranoïa du graffeur, sûrement, et je pense avoir bien fait mais depuis peu j’ai été obligé de donner ma véritable date de naissance qui est 1977. Pour la ligne C, c’est vrai aussi, j’étais de la banlieue Nord, et on s’excitait sur la C et la ligne Gare du Nord, en 2001, avant la grosse série d’arrestations et le carnaval que ça a été. Il s’est passé quelque chose d’incroyable pour nous graffeurs de cette ligne et de cette époque : la ligne était attaquée de partout et personne ne nettoyait, les trains tournaient et étaient tous plus graffés les uns que les autres, un bonheur pour nos yeux, mais cela n’a pas duré très longtemps…

Ce n’est pas la naissance de cet enfant qui m’a fait tout changer. La vie et les années m’ont assagi ainsi que la prise de conscience du risque physique et pénal…En revanche c’est vrai que c’est en gardant mon enfant, la télé allumée, et en griffonnant que j’ai trouvé ce nom. A force d’écrire tout ce qu’on entend et d’essayer des enchainements de lettres, on teste des noms, et si un nous plaît et qu’il n’existe pas déjà, ça reste un nom potentiel ; et à ce moment je devais signer mes premières toiles sans que l’on sache que c’était moi, donc ce nom est venu tranquillement à moi. D’abord calligraphiquement, puis son sens l’a rendu évident; il signifie en anglais « ravin », donc pour une rupture avec le graffiti c’était impeccable et en argot il signifie « quelque chose venant de la rue, de hors la loi » donc il était fait pour m’aller.

Comment choissisez-vous les artistes à qui vous rendez hommage, par exemple Hopper, Rockwell ou Basquiat?

Je visite beaucoup de musées et d’expositions, en France et à travers mes voyages, je vais à la rencontre d’œuvres, et dès qu’un univers me plaît, je m’y attarde pour bien le comprendre et l’appréhender.

Y a-t-il des artistes que vous n’avez pas osé explorer?  

Pour l’instant, il n’y a aucun monstre sacré auquel je n’ai pas osé rendre hommage… je ne copie pas, je cite en reprenant les techniques. Dans cette expo je rends hommage à Van Gogh, Seurat, Warhol, Basquiat, Calder, Remington, et je vais vous montrer que Picasso a réinterprété Manet et le tout à travers des yeux d’enfant des années 60.

Expliquez le concept derrière vos œuvres.

Mes tableaux racontent des histoires, sorties de ma vie ou de mon imaginaire, dans lesquelles se rencontrent les icônes de l’art.

"J’emprunte des personnages ou des scènes existantes que je mets en scène dans mon univers."

Pourquoi avez-vous choisi l’anonymat?

Sûrement parce que j’ai appris dans le graffiti que c’est le meilleur moyen de me protéger de beaucoup de choses. Mon ego et mon besoin de reconnaissance sont bels et bien présents mais s’assouvissent par la reconnaissance de mon travail et non par la réception du public de mon physique, la manière dont je m’habille ou mes excès en boîtes de nuit huppées de la capitale. J’ai besoin de ce calme pour rester concentré sur mon œuvre, et ne pas me laisser entrainer dans des guerres de chapelle de jaloux ou d’envieux. Et puis parce que j’aime m’inspirer et m’imprégner de lieux, ou encore de mes expos, j’aime entendre ce que les gens disent sans qu’ils se soucient de ma présence.

Est-ce difficile de rester anonyme quand vous êtes de plus en plus célèbre?

Dès le début, mes résultats se sont envolés et dès le début la difficulté a été de me cacher de ceux qui me connaissent et qui sont les plus susceptibles de me reconnaître. Mais mon style est tellement différent sur toile que dans le graffiti qu’il est difficile de faire le lien. Après, je ne suis en contact avec personne d’autre que mon agent, j’essaie de rester disponible sur le net, même si cela devient effectivement de plus en plus dur, au vu du nombre de messages que je reçois.

Quel fut votre sentiment quand vos oeuvres ont commencé à prendre de la valeur?

Les premiers résultats en 2009 étaient déjà 4 fois l’estimation des experts de la maison de vente, c’était dur à comprendre pour quelqu’un qui découvrait le marché de l’art, mais j’ai su m’entourer, afin d’éviter les pièges. J’écoute beaucoup les conseils de mon agent et ne fais rien sans son consentement, je fais toujours très attention à éviter les collectionneurs spéculateurs ou les galeries qui pourraient porter atteinte à ma carrière.

Racontez ce qu’on verra dans « Philosophy of Art. »

Les œuvres de cette exposition sont la continuité de mon travail. Ici j’ai beaucoup travaillé autour de la découverte par les yeux d’un enfant du monde de l’art et des sentiments, comme l’amour ou la haine. C’est peut-être une manière détournée de faire découvrir l’art au plus grand nombre ou tout simplement à mes propres enfants. Pour la collaboration avec JEANRICHARD, j’ai créé une œuvre qui ne sera dévoilée que le soir de l’exposition. On peut dire que cette œuvre sort réellement de mon fantasme, elle me mettra en scène façon super héros traqué en pleine attaque de couleurs, d’œuvres d’art et de bâtiments.

Pourquoi avez-vous choisi de vous associer à une marque de montres ? Et pourquoi JeanRichard ?

Je suis à la base un amateur de montres, et le modèle me plaisait, ça s’est donc fait naturellement.

Qu’est-ce que vous espérez pour la suite ?

Pouvoir continuer à vivre de ma passion et à partager avec tous ceux qui aiment ce que je fais et qui m’ont déjà beaucoup soutenu, et le tout sans avoir à me montrer, c’est le plus beau cadeau que la vie m’ait faite après la naissance de mes enfants et leur excellente santé! Le reste, je le prendrai au fur et à mesure que ça se présentera à moi car ce n’est que du bonus et du plaisir !

 

Philosophy of Art se tient à Opera Gallery, à Paris du 18 Septembre au 11 Octobre 2014.

Pour plus d’informations : http://gullyartist.com et http://www.jeanrichard.com