Audrey Clinet, présidente de l’association EROÏN, qui regroupe des réalisatrices de courts-métrages

Super héroïne

Interview d’Audrey Clinet, ardente défenseure des réalisatrices

Dans un univers dominé par les hommes, EROÏN œuvre à soutenir les femmes réalisatrices. À la veille du quatrième gala annuel de l’association sur les Champs Elysées, à Paris, K a rencontré sa présidente, la jeune réalisatrice française Audrey Clinet.

Audrey Clinet, présidente de l’association EROÏN, qui regroupe des réalisatrices de courts-métrages

Comment deviner qu’un film a été réalisé par une femme ? Impossible !, répond Audrey Clinet.

Âgée de 28 ans, Audrey Clinet a fondé début 2014 l’association EROÏN pour promouvoir les femmes réalisatrices : « La seule chose que j’avais envie de défendre dans le cinéma c’était la place de la réalisatrice, parce qu’à chaque fois que je me rends à une projection, c’est souvent des réalisateurs. Il est très rare qu’on mette en avant des réalisatrices. »

De fait, selon Film Fatales, un collectif de réalisatrices américaines, les femmes dirigent moins de cinq pour cent des films hollywoodiens engrangeant les recettes les plus élevées et moins de 15 pour cent des films indépendants.

D’abord directrice artistique de boîte de nuit, puis comédienne, c’est en 2012 qu’Audrey Clinet passe de l’autre côté de la barrière pour écrire son premier court-métrage, Parallèle, qui dépeint la rencontre d’un couple dans le métro parisien. Deux ans plus tard, elle passe cette fois à la réalisation : tourné avec un téléphone mobile, Boomerang raconte en 60 secondes le lendemain d’une rencontre d’un soir.

Pour elle, les courts-métrages constituent un formidable moyen pour les réalisateurs d’apprendre les ficelles du métier avant de passer au long. Le format permet en outre aux jeunes réalisateurs d’accéder aux festivals, dans lesquels leurs films peuvent être vus et où ils peuvent nouer de précieux contacts professionnels.

La naissance d’une idée

Audrey Clinet, présidente de l’association EROÏN, qui regroupe des réalisatrices de courts-métrages

En 2012, Audrey Clinet souhaite faire projeter son film Parallèle dans le cadre du festival Le Jour le Plus Court. Mais les organisateurs lui rétorquent alors qu’elle arrive trop tard – à moins qu’elle ne réussisse à trouver d’autres films avec lesquels projeter le sien. Elle saisit cette opportunité, déniche une salle et choisit un thème qui identifie la sélection.

« Je me suis dit : ce jour-là, il va y avoir plein de projections partout à Paris. Il faut que j’arrive à trouver quelque chose qui me soit propre, qui corresponde à des valeurs que j’ai envie de défendre et qui me permette de me dissocier des autres projections… Tout de suite, le thème de la réalisatrice m’est arrivé. Dans l’heure. »

Les films bénéficient d’un tel accueil qu’elle comprend qu’il lui faudra réitérer l’expérience. Elle développe alors le concept d’EROÏN – neuf films par an, dirigés par des femmes françaises et étrangères, de tous les genres, de la comédie à la science-fiction. Elle insiste pour que les films ne traitent pas seulement des problèmes propres aux femmes. « Je voulais apporter un souffle nouveau. Convier tout le monde et ne pas fermer la porte aux hommes. »

Je voulais apporter un souffle nouveau. Convier tout le monde et ne pas fermer la porte aux hommes.

Avant toute chose, l’organisatrice souhaite « démonter l’idée que les femmes seraient moins talentueuses. C’est une croyance répandue qui pénalise les femmes : les producteurs hésitent plus à financer leurs films, et elles rencontrent plus de difficultés pour que leurs projets se fassent. »

Citant Kathryn Bigelow, dont le film sur une équipe de déminage en Irak, Démineurs, a remporté l’oscar du meilleur réalisateur, Audrey Clinet souhaite également montrer que les réalisatrices peuvent aborder tous les sujets et pas seulement les « trucs de filles », autre cliché très répandu.

Grand angle

Au-delà de ses trois participations au festival Le Jour le plus court, Audrey Clinet a également commencé à présenter ses programmes de courts-métrages dans d’autres manifestations et à d’autres moments de l’année. Elle a ainsi été invitée en 2015 à projeter cinq courts-métrages au festival de Cannes.

Audrey Clinet, présidente de l’association EROÏN, qui regroupe des réalisatrices de courts-métrages

Elle participe à de nombreux festivals, et reçoit également des films. Constamment en quête des meilleurs courts réalisés par des femmes, elle en visionne une centaine par an avant d’en sélectionner neuf pour composer une programmation riche et variée.

Pour l’heure, ses sélections ont inclus un drame. Signé de la réalisatrice américaine Clara Leac, Bittersweet Sixteen est l’histoire d’une jeune fille enceinte de 17 ans. Le film évoque aussi la législation en vigueur dans de nombreux États qui criminalisent les femmes dont le comportement (boire de l’alcool, par exemple) pourrait nuire à leur fœtus.

Autre oeuvre : la comédie dramatique Planter Les Choux est le premier film réalisé par la productrice française Karine Blanc. Mettant en scène Romane Bohringer et Patrick Chesnais, le film raconte l’histoire d’une mère célibataire sans mode de garde le jour où elle doit justement passer un entretien important, et d’un ascenseur qui tombe en panne au mauvais moment.

Karine Blanc ne connaissait pas EROÏN avant qu’Audrey Clinet n’exprime son intérêt pour son film : « C’est intéressant d’avoir cet espace d’expression… Audrey est très dynamique, elle fait beaucoup pour la circulation du programme. L’opportunité de rencontrer d’autres réalisatrices est également très intéressante. »

Audrey Clinet, présidente de l’association EROÏN, qui regroupe des réalisatrices de courts-métrages

Œuvre de science-fiction, Reality +, de Coralie Fargeat a été primé à de nombreuses reprises. Le film traite d’une puce greffée au cerveau qui assure aux gens le physique de leurs rêves pendant douze heures. Riche en effets spéciaux, il s’agit du court métrage le plus onéreux de la sélection 2014 d’Eroïn.

L’occasion pour Audrey Clinet d’enfoncer le clou : « Il est faux de dire qu’une femme ne sait pas gérer un budget, ou faire des films d’action— et qu’on n’aime que des films romantiques. »

Une approche féminine

En ce qui concerne le budget d’EROÏN, il demeure, lui, très limité. Aussi Audrey Clinet s’en sort-elle en travaillant avec une équipe de bénévoles.

Elle a passé l’été dernier aux États-Unis, à rechercher partenariats, festivals où projeter ses sélections, et financements.
Un périple qui a trouvé son apogée en septembre avec l’organisation d’une première projection dans un restaurant de Los Angeles. Trois comédies étaient au programme.

Je réfute l’idée que les femmes auraient moins de talent.

Lorsqu’elle songe à l’avenir, elle envisage EROÏN comme un label de qualité mais aussi un réseau – une famille, même – pour toutes les femmes impliquées.

Elle espère également qu’EROÏN réussira à faire bouger les mentalités. « Il faut aller en douceur… avec toute la subtilité féminine qu’on peut avoir, pas avec de gros sabots… Moi je suis très contente quand les hommes viennent me voir à la fin d’une projection et qu’ils disent, ‘ah, c’est super, les réalisatrices, je ne pensais pas qu’elles pouvaient faire aussi bien’. »

 

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