Festival Lumière de Lyon, France : Larissa Chepitko, réalisatrice de l’époque soviétique

Triomphe et tragédie

Le festival Lumière célèbre la réalisatrice Larissa Chepitko

Le Festival Lumière de Lyon célèbre chaque automne le cinéma classique. En 2015, le prix Lumière a ainsi été décerné à Martin Scorsese. S’il fut ce jour-là le septième homme consécutif à recevoir cette distinction, le festival sait également mettre les réalisatrices à l’honneur, comme ce fut le cas cette saison avec une cinéaste aussi confidentielle que percutante, Larissa Chepitko. K s’est lancé sur ses traces…

Festival Lumière de Lyon, France

Existe-t-il un groupe de réalisatrices contemporaines qui pourraient rivaliser avec le panthéon des Clint Eastwood, Ken Loach, Quentin Tarantino, Miloš Forman, Gérard Depardieu, Pedro Almodóvar et autre Scorsese, tous lauréats du prix Lumière ?

La réponse est oui, probablement, mais nous ne le saurons peut-être jamais. Le fait est que peu d’entre elles en ont eu l’opportunité, si l’on excepte les très respectables Jane Campion, Kathryn Bigelow, Nancy Meyers, Jane Fonda, Olivia de Havilland, Jodie Foster, Sofia Coppola... En réalité, elles sont déjà sept en tout.

Il est vrai que ce rassemblement annuel en l’honneur du cinéma est encore dominé par des hommes, mais il n’a de cesse d’évoluer pour accueillir davantage de femmes. Le festival, qui doit son nom aux frères Lumière, les deux inventeurs du cinéma, a été créé par Thierry Frémaux, également Délégué Général du Festival International du Film de Cannes, et par Bertrand Tavernier, illustre cinéaste français. Le festival lyonnais abonde en tout ce que le cinéma a de meilleur à proposer, depuis ses débuts jusqu’à nos jours, avec des projections de classiques rares et restaurés, ainsi que des versions de réalisateurs inédites et des présentations sur grand écran.

Rester fidèle à soi-même, faire confiance à ses sentiments, défendre ses idées.

Dans sa série spéciale intitulée Voyage dans le cinéma français, Bertrand Tavernier fait le choix de proposer une « présentation » du travail de Jacqueline Audry, femme cinéaste pionnière des années 1950 et 1960, connue pour ses adaptations littéraires de romans féministes comme Olivia [The pit of loneliness].

Un hommage a aussi été rendu à Sophia Loren, tandis que Géraldine Chaplin a présenté le film Les Dollars des sables. Toutes deux ont donné une master class, respectivement sur La Ciociara de Vittorio De Sica et Le Docteur Jivago de David Lean.

Les cinq méconnues

Mais c’est à Larissa Chepitko que l’on a choisi d’attribuer plus qu’un second rôle dans ce festival, dans le cadre de la section intitulée Histoire permanente des femmes cinéastes. Elle emboite ainsi le pas aux précédentes lauréates, depuis le lancement de ce mini-événement en 2012 : la productrice pionnière française Alice Guy-Blaché; l’auteure, réalisatrice et productrice Germaine Dulac ; et la personnalité féminine de l’an dernier, l’actrice et réalisatrice Ida Lupino.

Née en Ukraine en 1938, Larissa Chepitko fait ses débuts au cinéma en tant qu’actrice glamour, avant de se tourner vers la réalisation. Elle n’aura le temps de diriger que cinq films durant sa courte vie. Mais quels films ! Méconnue, peut-être parce qu’elle était une femme, et peut-être aussi parce que ses films étaient censurés la plupart du temps par les autorités soviétiques, les organisateurs du festival ont décidé à juste titre qu’il était temps de redonner vie à cette artiste. Se procurer ses films n’étant pas chose aisée, c’est le CNC [Centre national du cinéma et de l’image animée] qui nous a permis de redécouvrir l’intégralité de son œuvre.

Festival Lumière de Lyon, France : Larissa Chepitko, réalisatrice de l’époque soviétique

Larissa Chepitko met en pratique ce qu’elle a appris à l’école de cinéma, sous la direction du réalisateur et scénariste Alexandre Dovjenko : « Rester fidèle à soi-même, faire confiance à ses sentiments, défendre ses idées. Je ne savais alors pas combien cela était difficile ».

Elle devient l’une des cinéastes les plus ouvertement révolutionnaires de son époque, remettant sans cesse en question le régime communiste pour son action oppressive et propagandiste. Son travail témoigne aussi de sa sensibilité aux grands dilemmes moraux, qui rendent son œuvre universelle.

Moralité commune

Elle réalise Chaleur torride, son film de fin d’études et premier long-métrage, à l’âge de 25 ans. Au sortir de ses études, Kemel, un jeune homme de 17 ans, est envoyé dans la steppe du Kazakhstan pour y cultiver les terres arides. Confronté à l’incompréhension et à la rudesse du monde adulte, l’adolescent doute des méthodes de l’agriculture collective, au grand dam d’Abakir, gérant amer et tyrannique rongé par le ressentiment.

Mais c’est ce dernier qui se plaint auprès d’un inspecteur : « Avec la poussière et les pierres… nous faisons cela pour prouver à nos enfants que rien ne pousse ici, pas même le colza (canola). » Les deux types de chaleur, émanant du soleil et des passions divergentes, s’intensifient alors que nous sommes amenés à nous interroger sur le sens de la vie.

Froid mais parfois sensible – l’histoire voit naître une intrigue romanesque avec une chevrière – le film exhale une honnêteté courageuse. Le paysage, désolé et impitoyable, joue un rôle à part entière. Le noir et blanc intensifie les émotions et les thématiques, la principale étant la lutte entre l’idéalisme traditionnel et une nouvelle forme de pragmatisme ou de réalité.

Le décor détient une fonction tout aussi dominante dans le dernier film laissé par Larissa Chepitko, L’Ascension, mais l’action se déroule cette fois dans les plaines et les forêts glaciales et enneigées de Biélorussie, lors de la Seconde Guerre mondiale. L’armée allemande « balaie » de petits villages lors de sa marche vers Moscou. Deux soldats Russes, Sotnikov et Rybak, sont envoyés afin de trouver des vivres pour leurs camarades en fuite, parmi lesquels beaucoup de femmes et d’enfants, tous en proie à la faim, au froid et à la peur.

Immortalité

Capturés par les Nazis et torturés par un officier de police russe – un collabo interprété par Anatoli Solonitsyne, dont le jeu est d’une sinistre placidité – Sotknikov demeure fidèle à ses convictions patriotiques et refuse de parler. Rybak, quant à lui, signe un pacte faustien et fait le choix de devenir un informateur.

Sotknikov et une poignée de ses compatriotes refusant de plier sont emmenés à marche forcée vers une colline qui ressemble à s’y méprendre au mont du Calvaire, pour y être pendus. Gracié, Rybak – ou Judas – tente de se suicider immédiatement après, échouant misérablement et s’effondrant dans la neige, au son de la poignante composition d’Alfred Schnittke qui vient amplifier son agonie.

Mon film est un voyage spirituel vers l’humanité, vers l’avenir de l’être humain.

L’œuvre dépeint le conflit entre un idéalisme empreint d’héroïsme et de stoïcisme et une lutte pragmatique pour la survie. « Mon film est un voyage spirituel vers l’humanité, vers l’avenir de l’être humain qui se cache dans ces deux personnages, » a déclaré Chepitko. « Le problème de l’immortalité de l’âme était directement relié à ma propre existence. »

Malgré son interdiction par les Soviétiques, probablement en raison de ses connotations bibliques, ce chef-d’œuvre a tout de même obtenu une reconnaissance internationale en remportant l’Ours d’or lors de l’édition 1977 de la Berlinale.

Larissa Chepitko était enceinte lors du tournage. Elle perd la vie deux ans plus tard dans un accident de voiture, à l’âge de 41 ans, interrompant brutalement sa carrière et privant le monde d’un véritable génie.