Kering Bunka

Brillante Bumka

Au cœur de la plus célèbre école de mode du Japon

Connue pour avoir déniché certains des créateurs japonais les plus imaginatifs – les créateurs Kenzo Takada, Yohji Yamamoto et Hiroko Koshino sont diplômées de l’école –, le Bunka Fashion College a été classé huitième école de mode du monde en 2016 par Business of Fashion. Nous avons rencontré celle qui fût sa présidente durant près de 40 ans, Sanae Kosugi, juste avant qu'elle ne passe le relais.

L’école de mode la plus célèbre du Japon est située sur une artère très passante de Tokyo, en lisière du quartier d’affaires de la ville, sur Shinjuku ward. Dans ce bâtiment de verre et de béton de 20 étages, un petit espace accueille une exposition des œuvres des étudiants, dont l’arsenal de couleurs et de formes saisit le visiteur, tant il contraste avec l’intérieur sombre de la structure.

Outre des manteaux classiques à la coupe trapèze rappelant la lettre A, l’exposition propose des pièces de cuir souple assemblées par coutures invisibles, des sweats à capuche ornés de rangées de franges à volants ou encore des vestes en toile de tente imprimées d’images digitales pixélisées et de codes binaires en surimpression sur un motif camouflage.

Sanae Kosugi, présidente du Bunka Gakuen Fashion College, Tokyo

Il y a trente ans, les premiers créateurs d’avant-garde japonais défilaient sur les podiums de la Fashion Week de Paris. Depuis, l’école n’a jamais cessé de former les nouvelles générations de talents. Citons par exemple Jun Takahashi, qui a créé la marque d’influence punk Undercover ; Nigo, génie de la pop culture à qui l’on doit la marque A Bathing Ape ; et Limi Yamamoto, fille de Yohji, dont la ligne Limi Feu redéfinit la notion de féminité.

« On me demande toujours où les créateurs japonais puisent des idées aussi originales », s’amuse Sanae Kosugi, ancienne présidente de Bunka Gakuen (qui signifie université ou école en japonais) et doyenne de la Bunka Fashion Graduate University. La réponse réside selon elle dans l’esthétique nippone : l’appréciation wabi-sabi de l’imperfection et de l’asymétrie, telle qu’inspirée par la nature, qui éclaire les arts traditionnels que sont la calligraphie, le cérémonial du thé ou la céramique. « Quand les feuilles tombent sur la surface d’un étang à l’automne, nous les laissons ainsi, tout simplement parce que le tableau qu’elles dessinent est sublime », résume-t-elle.

L’apprentissage de la silhouette

Sanae Kosugi est membre de l’université depuis près de quarante ans. Vêtue d’un blazer rouge à la coupe structurée dessiné par Yohji Yamamoto – son camarade de promotion à Bunka – et d’une jupe noire Junya Watanabe ornée de courroies et de boutons, elle arbore une silhouette d’ancienne gymnaste rehaussé d’un regard pétillant.

Très tôt, Sanae Kosugi s’est intéressée à la mode et a commencé à réaliser des patrons à partir de vieux journaux dès l’école primaire. « J’ai eu mon premier client au collège », s’esclaffe-t-elle, se rappelant un chemisier conçu pour la gardienne de l’école. En dépit d’un agenda très chargé, qui comporte nombre de conférences et ateliers à travers le pays et ailleurs dans le monde, elle trouve encore le temps de coudre et a même publié plusieurs ouvrages de patrons.

Sanae Kosugi, présidente du Bunka Gakuen Fashion College, Tokyo

À Bunka, la confection fait partie intégrante du cursus pour tous les élèves, et l’enseignement débute par une étude exhaustive de la silhouette. « Chacun doit apprendre à réaliser des vêtements, peu importe qu’on se spécialise dans le stylisme, le marketing ou le textile », prévient-elle. « La mode est une science qui suscite l’émotion et enrichit nos vies, mais sans compréhension du corps et de l’ergonomie, aucune création n’est possible. »

Les premiers manuels de l’école proposaient d’ailleurs des illustrations détaillées du squelette et des principaux muscles. Au commencement de chaque année, l’université prend les mesures de ses étudiants et se sert de ces données pour créer des mannequins moulés sur les proportions réelles de la classe. Les modèles sont ainsi représentatifs d’une certaine réalité et s’écartent des proportions standard des mannequins Wolf et Dritz utilisés dans les autres établissements.

Une question de mesure

L’école fait appel à la même technologie de mesure pour développer des modèles d’hommes, de femmes et d’enfants, qui sont utilisés dans les projets de recherche et de collaboration menés avec les entreprises de confection. En réponse au vieillissement de la société nippone, le Bunka Research Lab for Style and Function collecte les mesures de corps plus âgés et effectue également des recherches sur les vêtements adaptés aux personnes souffrant de handicap.

La mode est une science qui suscite l’émotion et enrichit nos vies, mais sans compréhension du corps et de l’ergonomie, aucune création n’est possible.

L’idée d’une mode profitable à tous – et pas seulement aux jeunes et aux valides – incarne parfaitement les cinq valeurs de Bunka : artisanat, durabilité, contribution sociétale, collaboration et expression de soi.

Cofondée en 1923 par les tailleurs Isaburo Namiki et Masajiro Endo, qui ont contribué à la popularisation de la machine à coudre au Japon, Bunka a d’abord été une école réservée aux femmes qui souhaitaient réaliser des vêtements pour leur famille. Au sortir de la Seconde guerre mondiale, la demande pour le prêt-à-porter a favorisé l’essor de la mode et l’école a su évoluer au rythme de la société japonaise, en élargissant son cursus pour intégrer la production commerciale et la distribution. « Notre ambition est que nos étudiants puissent travailler dans n’importe quel métier du secteur », résume Sanae Kosugi.

Si Bunka s’est ouverte aux hommes dès les années 1950, ceux-ci ne composent que 20 % de l’effectif – un chiffre qui reflète la grande proportion de femmes dans l’industrie textile de l’archipel. Ce secteur est d’ailleurs l’un des rares au Japon qui n’oblige pas les femmes à quitter leur travail lorsqu’elles deviennent mères.

« Peut-être que la forte proportion de femmes s’explique par le fait que nous avons mis en place un système pour celles qui veulent reprendre le travail après la naissance d’un enfant », explique Sanae Kosugi, mettant en avant sa propre expérience. Après avoir obtenu son diplôme à Bunka, elle a eu deux enfants et a travaillé à temps partiel comme patronnière indépendante pendant huit ans avant de rejoindre l’école comme professeure à plein temps.

Des œuvres prometteuses

L’école impressionne aussi par son taux de réussite : 80 % des étudiants intègrent immédiatement le monde du travail après leur diplôme, souvent à des postes d’envergure dans des maisons de renom, à l’instar de Miyake, Yamamoto ou Kubo. Créée il y a 10 ans, la Bunka Fashion Graduate University offre des formations et des ressources complémentaires aux profils qui cherchent à créer leur propre marque. L’école propose des conseils en gestion des affaires, aide les étudiants à présenter leur travail et gère deux studios dans le centre de Tokyo qui servent d’ateliers aux créateurs.

Si la proportion d’étudiants non japonais est forte – 18 % de l’effectif –, les cours restent dispensés exclusivement en japonais. « Les étudiants choisissent notre école parce qu’ils souhaiter s’immerger dans la culture japonaise », souligne Sanae Kosugi.

Je demande à mes étudiants de créer des œuvres qui les épanouissent.

La Graduate University propose toutefois un programme en anglais : un master sur quatre ans en sciences du vêtement, baptisé Global Fashion Concentration Course. Cette année, l’université a également lancé un double diplôme avec l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, à Paris.

Quand on lui demande son avis sur l’avenir de la mode japonaise, Sanae Kosugi se montre confiante : « L’univers de la mode japonaise est très attrayant. Je demande à mes étudiants de créer des œuvres qui les épanouissent. »