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Maisons
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22 juillet 2026
Sesto Fiorentino se situe à la lisière nord de Florence, là où la capitale toscane s’estompe au profit de plaines industrielles entourées des collines des Apennins. Là, un emblématique château d’eau de brique rouge, qui arbore le nom de Ginori en lettres blanches, surplombe un vaste ensemble d’ateliers datant de l’après-guerre. À huit heures précises, une sirène retentit, et des centaines d’artisans franchissent les portes. Beaucoup perpétuent une tradition familiale transmise de génération en génération : la Manifattura Ginori, fondée en 1735, est aujourd’hui la plus ancienne manufacture de porcelaine d’Italie encore en activité. Dans cet article, nous pénétrons au cœur de ce site patrimonial vivant, entre ateliers, archives et espaces de création.
Tout commence à quatorze kilomètres de là, dans la villa de la famille Ginori à Doccia, à la sortie de Florence. Fasciné par « l’or blanc », le marquis Carlo Andrea Ginori, un aristocrate florentin pétri de culture, décide de fonder une fabrique de porcelaine dans un pays encore non initié à cette tradition. Il imagine alors une manufacture capable de rivaliser avec les plus grands noms européens.
De l’autre côté des Alpes, Meissen maîtrise déjà l’art de la porcelaine dure, et Sèvres s’impose peu à peu comme une référence de la vaisselle raffinée. Néanmoins, si ces manufactures privilégient la modération et la sobriété, la Manifattura di Doccia choisit de faire la part belle à la couleur : entre bleus et verts profonds, teintes agrumes, motifs floraux généreux et pigments audacieux, elle puise dans l’héritage de la céramique expérimentale des Médicis et la culture artistique de la Toscane.
Au XVIIIe siècle, la porcelaine Ginori décore déjà les tables des plus belles résidences d’Europe, incarnation d’une élégance typiquement florentine, entre classicisme et modernité. Au fil des siècles suivants, la Manifattura s’étend et se transforme, jusqu’à devenir l’entreprise de céramique Richard Ginori au XIXe, avant d’intégrer le groupe Kering en 2013. Et tout au long de cette période, ses principaux procédés de fabrication ont été largement préservés.
À l’étage de l’usine se trouve l’atelier de modelage. Des formes en plâtre s'alignent le long des murs et de longs établis portent les traces de décennies d’utilisation. Ici, les maîtres sculpteurs transposent les croquis des dessinateurs en moules de plâtre en trois dimensions. Ce travail exige une précision extraordinaire, car la porcelaine peut se rétracter jusqu’à douze pour cent à la cuisson : chaque mesure doit ainsi tenir compte de ce paramètre.
Au rez-de-chaussée, dans les ateliers de coulage en barbotine, on verse dans ces moules la terre liquide, composée de kaolin pour la plasticité et la blancheur, de feldspath pour la vitrification, et de quartz pour la durabilité et la densité, avant de laisser reposer. Tandis que le plâtre poreux absorbe l’eau, une couche solide se forme progressivement contre la paroi intérieure du moule. Lorsqu’elle est prête, on procède à l’ouverture du moule, qui révèle alors le crudo : la pièce en porcelaine « crue », brute, encore douce et matte.
Poignées, boutons, becs verseurs et autres détails sont ensuite ajoutés à la main, tandis que lames et éponges lissent les imperfections avant la première cuisson biscuit, à environ 1 000 degrés, pour durcir cette pâte.
Vient ensuite l’émaillage. Chaque pièce est immergée dans une suspension d’eau et de quartz, puis soumise à une seconde cuisson, cette fois à 1 400 degrés. Ce processus vitrifie la surface, élimine toute porosité et confère enfin à la porcelaine sa dureté et son aspect blanc et translucide. Si la pièce doit être décorée, ce qui est généralement le cas, une troisième cuisson permet de fixer pour toujours les couleurs, les métaux et les motifs dans l’émail.
L’atelier de peinture, la Pittoria, est le lieu le plus calme de la Manifattura : seul le rythme régulier du pinceau sur la porcelaine vient rompre son silence.
Ici, certains artisans se consacrent à la dorure à main levée : ce fin liséré métallique qui souligne le bord d’une assiette ou d’une tasse, avec une épaisseur et une courbe si personnelles que leurs collègues en reconnaissent l’auteur au premier coup d’œil.
D’autres appliquent des décalcomanies, des feuilles imprimées ornées de motifs décoratifs, ou travaillent à l’aérographe, créant des dégradés de tons qui exigent tant la précision du geste que l’acuité du regard. Pour les collections les plus exclusives, la peinture à la main s’effectue selon la technique du spolvero, héritée de la fresque de la Renaissance : un carton perforé permet de transférer le dessin sur la porcelaine avant le travail au pinceau.
Une pièce de porcelaine peut demander entre six et huit heures de travail, passer entre les mains de cinq à huit artisans, et demeurer plus de huit jours à la Manifattura, du premier coulage au contrôle final. Seuls les objets ne présentant aucune imperfection parviennent à se faire une place à la table.
Le Voltone est niché au bout d’un couloir, à l’étage, après l’atelier de modelage. Dans cette galerie voûtée, les étagères culminent à cinq mètres de hauteur et abritent des centaines de milliers de moules originaux en plâtre , témoignage d’une production de près de trois siècles, des sculptures baroques aux bas-reliefs classiques, en passant par les collections d’arts de la table créées par Ginori au fil du temps.
Il s’agit des archives vivantes de la Maison, une ressource régulièrement consultée par les dessinateurs et les équipes de production pour revisiter des pièces historiques, retrouver des modèles antérieurs, et comprendre non seulement l’œuvre de la Manifattura jusqu’à nos jours, mais également ce qu’elle est encore capable de créer. Cette approche a longtemps défini la philosophie de Ginori : fidélité à l’héritage, liberté de réinvention, et ouverture aux talents extérieurs maîtrisant ces deux langages.
En 1923, c’est dans cet esprit que Gio Ponti devient Directeur artistique. Créateur de la collection Labirinto, qui se caractérise par sa rigueur géométrique, Ponti contribue à faire rayonner la Manifattura à l’international, notamment en remportant un Grand Prix à l’Exposition de Paris de 1925. Durant l’après-guerre, Giovanni Gariboldi poursuit dans cette voie : modulaire, empilable et résolument moderne, sa collection Colonna obtient en 1954 le premier prix Compasso d’Oro, qui récompense des créations fabriquées en Italie.
Plus récemment, le designer britannique Luke Edward Hall a créé Il Viaggio di Nettuno, dont l’imagerie mythologique gréco-romaine vibrante mobilise l’ensemble du répertoire technique de la Pittoria. Dans le même temps, des projets tels que Ginori Domus, Ginori Arte ou plus récemment, en 2026, la collection Officina Ultra, explorent de nouvelles relations entre lumière et ombre, volume et espace intérieur, inscrivant la porcelaine dans d’autres univers, comme le mobilier, les luminaires et les parfums d’intérieur.
Pour repartir, le chemin remonte le fil des différentes étapes : la concentration dans le silence de la Pittoria, les établis de modelage encore poudrés de plâtre, les archives des moules du Voltone... Puis l’escalier menè au rez-de-chaussée et aux ateliers de coulage en barbotine, avec ses bains d’émaillage et ses fours à céramique. On gagne enfin la cour, où domine le château d’eau sous le soleil qui décline.
Le rythme constant qui anime la Manifattura Ginori est celui qui meut le travail lui-même, de l’état liquide à solide, du blanc à la couleur, du passé à l’avenir. Et demain, à huit heures précises, à Sesto Fiorentino, la sirène retentira, les artisans franchiront le seuil de leur atelier, et les mêmes gestes se reproduiront, avec la même précision. Trois siècles d’artisanat de la porcelaine, préservés comme une pratique vivante, et transmis par des mains qui ont appris d’autres mains.